Jean-Claude Zylberstein, Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires

Les voies royales d’un homme libre

Le seul reproche qui peut être adressé à ce livre est son titre. Certes, il décrit une part de la tra­jec­toire de son auteur mais ne dit rien de la tona­lité de son écri­ture qui va au gré des cou­rants même si tout dans ce par­cours — à l’origine un peu une bohème — est ancré dans un éco­sys­tème intel­lec­tuel par­ti­cu­lier.
L’écriture chez l’auteur com­mence — du moins offi­ciel­le­ment et de manière publique — dans la chro­nique musi­cale. Avec la revue “Jazz Maga­zine” (réfé­rence fran­co­phone de l’époque), Zyl­ber­stein fait ses gammes à par­tir de celles de Bill Evans, Stan Getz et sur­tout de Col­trane le décons­truc­teur qui annonce un tour­nant fon­da­men­tal du jazz et un rebond de la musique expé­ri­men­tale qui retien­dra ses lignes d’exploration.

C’est donc bien là le ter­reau où tout com­mença pour ce fils unique d’émigrés juifs sur­vi­vants. Pour son livre, il choi­sit le parti pris des choses : à savoir, celui des petits faits vrais où jaillissent par­fois des mots plus pré­cieux qu’acadabrantesques  (façon Macron) que cultive celui qui se reven­dique comme “coquet” mais qu’on nom­mera plu­tôt esthète et col­lec­tion­neur.
Ayant pour com­pas magné­tique Jean Paul­han. Celui qui ne se sent pas inté­res­sant tous les jours a été sen­sible à l’éloge de la modes­tie et du retrait de l’auteur des « Fleurs de Tarbes ». Zyl­ber­stein y trou­vera une pro­tec­tion sachant les dan­gers et les ennuis des média­ti­sa­tions “people”.

Qu’on ne s’y trompe pas tou­te­fois : sous l’éloge de la bana­lité existe une para­doxale et déli­cieuse mise en avant faite non d’exhibition super­fé­ta­toire mais de défense et illus­tra­tion de ce qui compte à ses yeux et son intel­li­gence. L’auteur publiera d’ailleurs la quasi tota­lité de l’œuvre de Paul­han en hom­mage à celui qui lui apprit (même s’il ne fut pas le seul) la liberté d’esprit et de l’indépendance.
Mais Paul­han apprend à Zyl­be­stein un point essen­tiel : nous ne sommes pas obligé de choi­sir – ce qui ne répond pas for­cé­ment aux normes de l’engagement comme à ceux de la psy­cha­na­lyse mais per­met une aven­ture libre où au besoin pour­rait  s’affirmer que les arbres eux-mêmes ont une res­pon­sa­bi­lité dans les feux de forêts.

Cela n’empêche pas de faire preuve d’un esprit cri­tique acéré. Et Zyl­ber­stein, pour l’exercer, est allé dans les marges des lit­té­ra­tures mécon­nues : celles de Paul­han bien sûr mais pas seule­ment. Citons Dashiell Ham­mett que l’auteur sau­vera dans une de ses col­lec­tions majeures et qui don­nèrent aux jeunes lec­teurs tant d’occasions de décou­vertes (10/18).
Col­lec­tion­neur pas­sionné, obses­sion­nel des listes (celle des films vus jadis par exemple), Zyl­ber­stein est un clas­seur clas­sieux — entre autres de ses 30 000 vinyls et ses 50 000 livres. Lec­teur acharné, l’auteur nous per­met dans ses mémoires de retrou­ver les grands édi­teurs (avec en tête Nicole Lat­tès) et rap­pelle qu’il doit sa « théo­rie de mille feuilles » à Ber­nard de Fal­lois. Ce der­nier  a su conju­guer livres de qua­lité et best-sellers. Ce que le mémo­ria­liste ne sut faire.

Déli­cieu­se­ment éli­tiste et l’assumant, celui qui fut avo­cat et édi­teur prouve par ce non-choix les voies royales d’un homme libre. Ces deux métiers, le créa­teur les a pra­ti­qués selon un prin­cipe de répa­ra­tion essen­tiel et qui l’habite. C’est là peut-être la clé de ce livre plus qu’attachant  et de l’enfant qui dut sa vie à la “pré-voyance” de ses parents.

jean-paul gavard-perret

Jean-Claude Zyl­ber­stein, Sou­ve­nirs d’un chas­seur de tré­sors lit­té­raires, Edi­tions Allary, Paris,  2018, 461 p. — 23,00 €.

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