Marc-Antoine Mathieu, Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves — Tome 1 : “L’Origine”, Delcourt Coll. “Hors Série”

La libraire de L’Origine ou l’origine de la librairie

La libraire de L’Origine ou l’origine de la librai­rie

Lire en Fête se consacre cette année aux libraires et célèbre au tra­vers de nom­breuses mani­fes­ta­tions celles et ceux qui se font les pas­seurs, chaque jour, de ces titres divers et variés des­ti­nés à enchan­ter les lec­teurs. De quar­tiers et/ou de pro­vince, pari­siens et/ou étran­gers, géné­ra­listes et/ou spé­cia­li­sés — comme les doc­teurs — , les libraires sont de toutes nations et ne connaissent pour seule fron­tière que celle de leur propre dilec­tion.
A l’heure où lelittéraire.com s’associe avec le
Centre Natio­nal du Livre pour cette opé­ra­tion Lire en Fête 2005, en pro­po­sant ici de nom­breux por­traits de libraires par des auteurs tous genres confon­dus, la ques­tion s’est, proche ou « vir­tuel », comme de juste, posée à cha­cun des membres de la rédac­tion : et si je devais moi-même rédi­ger un de ces “por­traits”, réel ou phan­tasmé, oni­rique ou réa­liste, que dirais-je ?, manière de sou­li­gner que, devant l’Objet-livre, trans­mis par le tru­che­ment du Tiers-libraire (en hom­mage au Tiers-instruit de Michel Serres), c’est bien le Sujet-lecteur qui est sommé d’apparaître. A soi-même d’abord puis aux autres, pourvu qu’il aille jusqu’à confes­ser à haute et intel­li­gible voix où le portent ses affi­ni­tés élec­tives en la matière (livresque).

Au risque donc de poser au gou­jat de ser­vice, pis encore : de cam­per la pos­ture de l’indécrottable internaute/éthernaute féru de NTIC pour qui le livre se résume en une agglo­mé­ra­tion de pixels sur un écran — de plus en plus mince -, bref en un « pro­duit » rela­ti­ve­ment abs­trait, il me faut avouer que, par la quan­tité à défaut de la qua­lité, grand lec­teur (de papier, tout de même !), je me sens plus à mon aise dans les librai­ries intang­biles du Net que dans n’importe laquelle de mon quar­tier.
Calme du choix, aisance dans la com­pa­rai­son des prix, faci­lité à pri­vi­lé­gier l’ancien ou l’occasion sur le neuf, flui­dité des com­mandes qui n’a d’égale que la célé­rité des livrai­sons : tout cela concourt à pré­dis­po­ser le fai­néant antiur­bain que je suis à ne ren­con­trer que très rare­ment un libraire de chair et d’os.
Ce qui ne signi­fie pas que je n’éprouve aucun plai­sir lorque je pénètre dans une librai­rie, loin s’en faut : ces rayon­nages gar­nis jusqu’à l’outrance, ces cou­ver­tures aux visuels tous plus pro­met­teurs les uns que les autres se donnent bien comme autant de pro­messes de bon­heur. Mais la féli­cité n’est pas moins grande qui consiste à tra­quer le titre adé­quat dans les plis et replis de la Toile.
Mea maxima culpa.

Aussi ne puis-je qu’enfoncer le clou en indi­quant qu’une des réfé­rences immé­diates qui me vient à l’esprit lorsque j’évoque la librai­rie en soi ren­voie à un titre de bande des­si­née, les aven­tures de Julius Coren­tin Acque­facques, pri­son­nier des rêves (tome 1 : “L’Origine”, Del­court, 1990) de Marc-Antoine Mathieu. Employé au Minis­tère de l’Humour, J.C. Acque­facques mène une vie pai­sible dans une société sur­peu­plée qui louche du côté de la dys­to­pie. Un uni­vers déli­rant à la Kafka ou à la Terry Gil­liam où la mise en abyme est reine, Julius se ren­dant bien­tôt compte que sa propre vie est décrite dans une bande des­si­née, dont il manque une case… jus­te­ment la BD que vous tenez entre les mains.
Chargé de mettre à jour le grand glos­saire des blagues et incon­grui­tés, Julius voit son triste quo­ti­dien trou­blé un beau jour par l’arrivée d’une enve­loppe. Y est sise une planche de bande des­si­née qui semble racon­ter sa propre his­toire. Reste à savoir s’il s’agit d’une pro­phé­tie ou de la preuve que son uni­vers n’est pas ce qu’il avait cru jusqu’ici. Pour le savoir il faut remon­ter la piste jusqu’à un cer­tain livre.
Ainsi, le per­son­nage prin­ci­pal qui trouve des pages d’une bande des­si­née racon­tant ce qu’il est en train de vivre — “Nous avions bien deviné que notre monde devait res­sem­bler à une bande des­si­née” affirme un des per­son­nages, le scien­ti­fique Igor Ouffe — déclenche le vaste pro­ces­sus réticulaire/spéculaire à la Tru­man show où il se trouve enfermé (et nous avec) en ren­con­trant un libraire, qui tient davan­tage du bou­qui­niste il est vrai.

Qu’il rêve qu’il rêve ou qu’il soit le reflet des rêve­ries de son auteur — on se sou­vient que le Nemo de Win­sor McCay se réveille bru­ta­le­ment à la fin de cha­cune de ses aven­tures extra­or­di­naires -, Julius Coren­tin Acque­facques ne se trouve pas moins pro­pulsé dans le monde de son auteur une fois qu’il fran­chit la porte de la librai­rie “Bou­toux”, ou-topos séman­tique dans l’utopie gra­phique qui va l’amener direc­te­ment, de piles de livres en piles de livres (le rêve de tout libraire, non ?), d’effets de miroir en effets de miroir, au monde bizarre du savant Ouffe. La libraire réflé­chit ici, comme en un miroir, que la quête de Julius est bien celle de son “ori­gine” — du sens de son être, de son essence — laquelle passe par un livre… pré­ci­sé­ment inti­tulé L’Origine !
En cher­chant ce livre, le héros finira par trou­ver son ori­gine. Déjà omni­pré­sents dans le bureau de Julius et dans son loge­ment, c’est de fait sur­tout dans la bou­qui­ne­rie que les livres prennent une dimen­sion extra­or­di­naire. Ils deviennent de plus en plus impo­sants, véri­tables murs où les per­son­nages habitent — à l’instar de Julius qui vit dans une maison/bande des­si­née. Un monde de papier. Un monde en deux dimen­sions, que l’on peut plier, voire déchi­rer. Où il est pos­sible de faire un trou — de matière. Ce que les scien­ti­fiques nomment une “anti-case”, à tra­vers laquelle il serait pos­sible de pas­ser ins­tan­ta­né­ment d’une page à l’autre… ce que le dessinateur-scénariste met en scène avec un rare talent.

Voilà à quoi je pense quand j’évoque le mot “libraire” : aux grandes cases noir et blanc ver­ti­gi­neuses de M.-A. Mathieu, aux pyra­mides instables de chez “Bou­toux”. Et au regard opaque de J.C. Acque­facques der­rière ses lunettes-miroir qui déforment encore plus une réa­lité déjà fort dis­ten­due. Alors peut-être est-ce pour échap­per à ce prisme-là que je pré­fère n’entrer dans une librai­rie que par la fenêtre de mon écran : au moins sais-je sans l’ombre d’un doute que cette librai­rie ne pré­tend pas exis­ter en tant que telle. Que les livres qui y sont pro­po­sés se rap­portent à un monde tou­jours déjà perdu en quelque sorte. C’est grave, docteur ?

fre­de­ric grolleau

   
 

Marc-Antoine Mathieu, Julius Coren­tin Acque­facques, pri­son­nier des rêves — Tome 1 : “L’Origine”, Del­court Coll. “Hors Série”, jan­vier 2004, 46 p. — 12,50 €.

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