Jean-Michel Devésa, Une fille d’Alger

Un riche roman de la pauvreté

Il existe dans ce livre deux his­toires : celle de la « fille d’Alger » (et pour laquelle ce nom garde tout son vieux sens de pros­ti­tuée) mais aussi celle d’une époque et d’un pays au moment où une par­tie de son peuple doit le quit­ter. Si, dans son pré­cé­dent roman, Devésa écri­vait « la mémoire des pierres », elle est rem­pla­cée ici par celle des petites gens.
L’auteur via son nar­ra­teur évite le mani­chéisme qui réduit tous les Pieds-Noirs  au rang d’exploiteurs et l’ensemble des Arabes à celui d’esclaves. La réa­lité ne res­sem­blait en rien à cela en dépit de ce qu’une idéo­lo­gie com­mu­niste dite anti-colonialiste vou­lait faire croire. A tra­vers l’exemple de sa famille, le nar­ra­teur illustre bien des failles et des imbri­ca­tions. Et sou­dain, face à ceux qui pré­tendent écrire l’Histoire, il oppose une ou des his­toires quo­ti­diennes, réelles, loin des rodomontades.

La fin de l’Algérie fran­çaise laisse de chaque côté des bles­sures qui ne gué­rissent peut-être pas. D’autant que côté Pieds –Noirs, obte­nir un regard sinon bien­veillant du moins lucide était impro­bable. Mais l’auteur ramène à qui il fut d’abord à Bab El Oued puis à l’ adulte — revenu en Algé­rie dans les années 80.
Sa fille d’Alger, « bâtarde d’une Fran­çaise et d’un bicot », est là pour sou­li­gner les affres d’une femme reje­tée à tous les sens du terme et à tra­vers laquelle le nar­ra­teur évoque le Royaume dont Camus a si bien parlé même si la mer, jadis imma­cu­lée, se trouve chan­gée en « flots gris » d’hydrocarbures et de vies broyées.

Celle qui, bébé, fut aban­don­née à une ins­ti­tu­tion reli­gieuse afin de laver l’opprobre que sa nais­sance por­tait sur sa famille et qui finit dans la mai­son close « Les Anda­louses » devient le totem de ce riche roman de la pau­vreté. Il com­mence et s’achève sur un de ces bateaux qui empor­tèrent vers la métro­pole celles ceux qui n’avaient plus droit de vie dans ce qui était leur pays.
Certes, ils ne sont pas tous relui­sant : les pro­prié­taires du bor­del ont laissé les femmes à leur sort et le maque­reau de l’héroïne ne vou­lait pas s’encombrer en France d’une « créa­ture demi-moukère ». Il lui lais­sera juste cer­taines clés pour lui per­mettre de déser­ter : « Dans les périodes de cata­clysme on agit ainsi avec les employés de mai­son en rai­son de leur mérite et de leur abné­ga­tion, et les femmes qu’on a eues en secret ».
Il ne s’agissait alors même plus de sau­ver les meubles mais sa vie. Pour autant, l’idéologie fran­çaise ne devait pas s’en trou­ver ternie…

jean-paul gavard-perret

Jean-Michel Devésa,  Une fille d’Alger, édi­tions Mol­lat, Bor­deaux, 2018, 143 p. - 20,00 €.

2 Comments

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2 Responses to Jean-Michel Devésa, Une fille d’Alger

  1. Villeneuve

    Excellent , émou­vant et sur­tout très juste article de JPGP qui com­prend autant que J-M Devésa une période com­plexe et dif­fi­cile de l’histoire .

  2. Jean-Michel Devésa

    Merci à JPGP et au “littéraire.com” d’avoir rendu compte de mon roman avec autant de finesse et de sobriété. Le sang qui a coulé et les haines sou­le­vées appelle non pas à l’oubli mais au tra­vail (pour ce qui me concerne) de l’écriture, c’est-à-dire à cette opé­ra­tion de l’esprit qui per­met de mieux com­prendre une situa­tion quand le dis­cours poli­tique et celui des sciences humaines y arrivent mal… Merci encore.

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