Roberto Bolaño, Amuleto
La révolution est noble si elle est un élan du coeur
Depuis que son œuvre est à la mode, tout le monde sait que les personnages de Roberto Bolaño peuvent passer d’un livre à l’autre. Depuis les Détectives Sauvages, tout le monde connaît Auxilio Lacouture, la mère de tous les jeunes poètes mexicains. Amuleto est ainsi un récit consacrée à une discrète figurante des Détectives. Discrète mais marquante.
Uruguayenne en vadrouille, amie des poètes et du Mexique, elle est là, le 18 septembre 1968 lorsque l’armée pénètre sur le campus de l’université de Philosophie et de Lettres, « pour arrêter et tuer tout le monde« . Évènement à partir duquel se déploient les souvenirs d’Auxilio au Mexique.
Amuleto respecte la convention implicite du roman sud-américain contemporain qui veut que les personnages soient jeunes et/ou poètes et/ou révolutionnaires et/ou marginaux. Auxilio et les fantômes qu’elle croisent au hasard de ses pérégrinations dans Mexico possèdent toutes ces caractéristiques. Sans que cela ne tombe ni dans le folklore ni dans le romantisme facile. Car il n’y a aucune illusion et car le futur est une pure abstraction.
On est en Amérique du Sud (au Mexique qui plus est) et tout est perdu d’avance (ce qui, au fond, est un autre stéréotype typiquement sud-américain). En un mot, la révolution est noble si elle est un élan du coeur. À part ça (et même avec ça) elle est absurde. Un peu comme la poésie. Comme la jeunesse aussi. Au fond ne compte que l’énergie et la générosité déployées par ces jeunes et moins jeunes que côtoient Auxilio. Et peu importe si ces apprentis poètes finiront plus tard en journalistes ratés en délinquants ou en anonymes, c’est la vie, tout le monde le sait, Auxilio le sait et c’est pour ça qu’elle aime tout le monde et que tout le monde l’aime. Pour ça qu’elle est la mère de la poésie mexicaine. Et c’est comme ça, à force de compassion et de mélancolie que l’on finit par oublier ces clichés et suivre avec émotions le tourbillon des souvenirs d’Auxilio.
Ce qu’il y a de paradoxal dans ce livre, c’est qu’il est moins complexe qu’il n’y parait. En cela il se distingue des autres ouvrages de Bolaño, en particulier les blocs imposants que sont Les Détectives Sauvages et 2666, qui, sous des dehors narratifs classiques et carrés, forment au final des puzzles incomplets qui posent plus de questions qu’ils n’en résolvent.
Ici, au contraire, l’itinéraire d’Auxilio est aléatoire, mélangeant passé et futur, rêves et réalités, tel une rosace dont le centre serait ce quatrième étage de l’université où elle resta cloîtrée plusieurs jours d’affilée et qui revient sans cesse, comme un cauchemar qui ne finira jamais. Et bien qu’imprévisible, fragmentaire et parfois obscur, tout dans le livre trouve sa place et sa cohérence.
Le récit est complet, porté par un seul souffle. Peut être le récit à la première personne empêche l’auteur de construire des zones d’ombre et laisse une plus grande liberté au personnage. Peut être la logique du récit veut que tout soit lisible, comme une conversation autour d’un verre de tequila dans un quelconque bar interlope de Mexico.
Peu importe le désordre, finalement rien ne manque, ou du moins, tout concourt à construire un édifice stable.
Difficile dans ces conditions de ne pas penser à Amalfitano dans 2666 se plaignant de ces lecteurs qui préfèrent les exercices courts et sans bavures aux oeuvres plus ambitieuses. Plutôt Bartleby que Moby Dick, plutôt La Métamorphose que Le Procès. Certes. Difficile de se sortir de ce piège.
Soit Bolaño n’est pas un très grand écrivain, soit nous sommes de piètres lecteurs. Ce qui ne doit rien retirer au plaisir de lire Amuleto (précédemment édité en 2002 aux Allusifs) qui, s’il est certainement un bon livre, est probablement une mauvaise introduction à l’œuvre de Bolaño.
Un livre peut être un peu trop sincère et généreux. Peut être plus modeste aussi, cherchant juste à évoquer ce qui pouvait faire la beauté de ces années « magnifiques et funestes« .
Auxilio quant à elle, est le souvenir de cette génération. Elle erre, observe, toujours en empathie avec ceux qu’elle croise mais elle-même n’est qu’une ombre dont la légende, déjà, se perd dans le vent du D.F. *
Matthias Jullien
* En espagnol il y a une ambiguité qui, curieusement, n’existe pas en français : il ne faut pas confondre Mexico (le pays) et Mexico (la ville, capitale du précédent). Pour préciser qu’on parle de la ville on ajoute en général, D.F, c’est à dire Distrito Federal. À prononcer « dé èfé ».
Un peu comme aux Etats-Unis où on dit Washington DC.
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Roberto Bolaño, Amuleto, traduit de l’espagnol (Chili) par Emile et Nicole Martel, coll. “Motifs”, Le Rocher, mai 2008, 186 p. – 6,50 € |
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