Georges Didi-Huberman, Ninfa profunda — Essai sur le drapé-tourmente

Vagues à l’âme

Didi-Huberman dans divers livres avait déjà évo­qué le rôle du pli dans l’art et la han­tise que celui-ci crée. Il appro­fon­dit ce thème plas­tique par un lien sub­til entre la poé­sie, les romans et les des­sins de Vic­tor Hugo. Plus qu’eux — du moins a priori -, l’écriture du poète secrète un étrange ver­tige : “regar­der une femme — en la dési­rant — équi­vaut à som­brer dans la pro­fon­deur d’un océan”. Il ne s’agit donc plus même de voir un corps mais de contem­pler «le dedans de la mer» qui — peu ou prou et incons­ciem­ment — rap­proche de la mère.
L’exégète montre com­ment écrire une tem­pête qui se lève per­met de faire éprou­ver les effluves du désir (qu’on se ras­sure, il n’arien d’incestueux). Néan­moins, les tour­ments psy­chiques sont des affres phy­siques et atmo­sphé­riques. Au-delà d’une pure ana­lyse lit­té­raire, Didi-Huberman ouvre une vaste phé­no­mé­no­lo­gie du monde visible. Elle se mani­feste en par­ti­cu­lier chez Hugo dans l’immanence même de ses images.

Didi Huber­man met à nu ce qu’il nomme “les chi­mères hypo­con­driaques d’un grand art lucré­tien capable de don­ner à chaque organe l’immensité d’une tem­pête et à chaque milieu l’intensité d’un geste cor­po­rel animé de pas­sion”. Ce n’est donc pas à tra­vers l’entremise d’une nudité sub­ver­sive que l’art divi­nise le désir. Il lui faut plus et mieux : à savoir, un effet de vague, de plis inva­gi­nés et une sorte de dimen­sion aqueuse que le Hugo peintre et aqua­rel­liste sug­gère.
Loin d’une exhi­bi­tion sexuelle de la femme, l’art doit choi­sir un angle dif­fé­rent sinon il rend aveugle l’espace ce qui doit jaillir afin de pro­duire une vision qui retourne le regard. La vague quasi « tsu­na­miesque » et ses effets trans­posent para­doxa­le­ment le corps en incar­na­tion. Ce drapé per­met au désir de demeu­rer vivant.

L’effet para­doxal de la rete­nue qui trouve ses sources dans la tra­di­tion clas­sique devient dans le lan­gage une nature déchaî­née le plus proche pos­sible des sen­sa­tions et de la per­cep­tion de l’existence. Didi Huber­man explique ainsi com­ment l’art roman­tique trans­pose le fan­tasme par la créa­tion d’interférences mul­tiples là où ce n’est pas le sujet mais sa façon de l’aborder qui le fomente.
Une sorte de déchaî­ne­ment du corps monte et agrippe le regard : mais aussi un déchaî­ne­ment de forme mari­time. Il donne au désir une dimen­sion quasi sacrale et océa­nique. La « signi­fi­ca­tion » dépasse de mille lieues une simple illus­tra­tion par l’éros figu­ral. La vague crée un « sus­pens » et la scan­sion d’une attente. Tout se joue dans une pré­sence à venir au moment où l’ombre des flots retient dans ses jeux d’effets-mères l’incontrôlable.

jean-paul gavard-perret

Georges Didi-Huberman,  Ninfa pro­funda –Essai sur le drapé-tourmente, Gal­li­mard, col­lec­tion Art et Artistes, Paris, 2017.

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