Les pensées (Nicolas Doutey / Sylvain Maurice)

Les pensées (Nicolas Doutey / Sylvain Maurice)

Tout commence au matin de l’esprit, mâtinant et maintenant… Au son de quelques notes délicates, une personne vient raconter, candide et éblouie, au-delà de sa promenade, son expérience, son épiphanie. Ce n’est pas rien ; elle découvre qu’elle pense et que, pensant, elle convoque non quelque chose de contingent mais la définition de ce à quoi elle pense : en elle, sans être nommée surgit l’activité de conceptualisation. Son interlocuteur, incrédule, apparaît gêné par la description pour ainsi dire sensible de cette expérience, qu’elle savoure avec une gourmandise communicative. L’apparition d’une idée indépendante de son référent est vécue comme un événement. Le sentiment de cette signification inépuisable contraste avec les propos de l’autre, qui rapporte prosaïquement des situations pratiques. Et derrière la puissance du penser, se profile le potentiel de la pensée que dès lors communément ils questionnent.
Mais la jeune femme continue sa propre exploration : en fixant sa pensée sur un objet particulier, on peut la partager. Pour décrire une chose, l’énoncé de ses propriétés matérielles, la modélisation de son image ne suffisent pas. Le lexique, dont les termes renvoient à la fonction des objets, apparaît certes un peu mystérieux, mais bien plus efficace. La découverte de cette compétence cognitive est l’occasion d’une célébration de l’invisible. Mais la réflexion altère l’action : c’est le paradoxe de la concentration. Cependant, toutes choses par ailleurs pondérées, cela ouvre la possibilité politique d’une émancipation par l’intellect. Le texte se révèle un peu répétitif, à tout le moins insistant mais prometteur. 

Le ton du dialogue est léger, les répliques sont entrecoupées de mimes, de courses, de musique, ce qui leur assure respiration, sinon référenciation. L’esprit se réalise par la pensée, mais aussi par la mémoire : les souvenirs apparaissent imprévisibles et potentiellement impérissables. La mentalisation a un aspect performatif ; la pensée prend, c’est-à-dire s’impose et se répand. Un jeu entre eux autour d’une fourchette dit bien qu’il est question de la prise, de nos emprises.
Si le texte, efficace et dynamique, et le jeu, plaisir évident d’être soi à deux, sont de grande qualité, la mise en scène n’a pas l’audace de son ambition, faute d’adresse et faute de traduction scénique enchantée et fantasmagorique. Le public, ce sont des enfants trop jeunes pour être si peu sollicités : au lieu d’ouvrir la représentation par le développement d’hypothèses multiples et d’adresses complices, le spectacle se referme sur le développement d’un propos si riche qu’il en devient saturé.

La mise en scène épurée s’interdit tout effet de magie, de bricolage pour rendre les fulgurances de l’esprit, réduisant ainsi les dimensions de la proposition. Enfin, quel dommage qu’on rencontre Bill, celui qu’on attend, intrigue familière de la non-intrigue: il eût mieux fallu que nos deux personnages aillent à la rencontre troublante de leur public (on entend dans les interventions, lors de l’échange après la pièce, un vacillement permanent des enfants perdus entre scène et salle, entre fiction et réalité) : ainsi, ouvrir ce quatrième mur pour augurer une véritable aurore philosophique.
Autant d’occasions manquées (ce “double maléfique” qui n’est pas exploré) de faire participer les jeunes de l’assistance, de les engager à l’expérimentation intellectuelle qui est vécue sur scène, et pour eux comme pour nos personnages : comment ne pas partager la joie de penser, comme nos acteurs avec leurs corps engagés, comme l’histoire à jouer d’une rencontre ouverte à toutes les facéties de l’esprit, pour se lier et pour s’élancer ?

de Nicolas Doutey 

mise en scène Sylvain Maurice

Avec Mikaël-Don Giancarli, Jeanne Louis-Calixte, Laurent Grais (musique)

Lumière Rodolphe Martin. 

Au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt 2, place du Chatelet 75004 Paris, coupole 2. 

Du 14 au 17 octobre 2026, le mercredi à 10h et à 16h, le jeudi à 10h et à 14h30, le vendredi à 10h et à 19h, le samedi à 14h et à 19h. 

https://www.theatredelaville-paris.com/fr/spectacles/saison-26-27/enfance-jeunesse/les-pensees-nicolas-doutey-sylvain-maurice

Production compagnie [Titre Provisoire]. Coproduction Centre Dramatique national de Tours – Théâtre Olympia, avec le soutien de Artcena, avec la participation artistique du Jeune Théâtre National. [Titre Provisoire] est soutenue par le ministère de la Culture – DRAC Bretagne. Les Pensées de Nicolas Doutey sont publiées chez Actes Sud-Papiers en juin 2026. 

Tournée : les 21 et 22 novembre 2026 à la Station Théâtre, La Mézière, le 8 janvier 2027 à l’Espace culturel Les Quatre Vents, Rouziers-de-Touraine.

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