La domestication de l’être de Sloterdijk
Ce qui n’intéresse personne m’attire, presque malgré moi. Ainsi, la philosophie, lorsqu’elle nous entraîne (nous tirant littéralement par la manche courte d’une chemisette d’un autre âge) dans une bulle de savon au pays du dahu dont le féal est le yéti, m’excite au plus haut point, me prouvant derechef que la politique, les questions sociales, la survie des hommes, le quinté et l’heure des marées ne recèlent ni la bergerie de l’être, ni ne convoquent la porcherie de l’étant.
La philosophie est souvent une méthode de la trahison qui se complaît dans le discours de l’etcétéra qui fait de Balthazar Gracian une périphrase de clown. Aimer la philosophie ne signifie donc rien. Soit, on en a besoin comme d’une oraison funèbre, soit elle n’est qu’une ressourcerie pour livres de recettes vieux-jeu.
Dans ma première hypothèse, sans la philosophie ou la poésie, il ne resterait que la littérature, c’est-à-dire un feu de cheminée à l’orée d’une grotte sur les murs de laquelle on peinturlurerait à la cendre une description du feu qui couve dans un monde sans oxygène. Dit autrement, « la philosophie, conçue comme une méditation de l’état d’exception, est dans sa conséquence ultime une dimension antiscolaire », hors des champs sociaux en réalité, hors du cadre de la normalité, au sens même où elle éteint toute dialectique sur le sujet des rapports entre le canon et le monstrueux.
Pour Sloterdijk, elle échappe aux « valeurs civilisatrices » identifiées comme une « préférence pour les situations moyennes…, aux routines du juste milieu et de l’autisme académique ». J’aime Sloterdijk, car il n’écrit pas des manuels de savoir-vivre qui renverraient à un savoir-songer des rituels, mais des précis de recomposition sur le fait d’exister. Avec lui, il n’y a pas de cours de maintien, d’assujettissement aux belles manières.
La philosophie n’a pas de morale quand les philosophes ne goûtent pas au plaisir impuissant de se sentir investis. Rien n’est plus affligeant que les missionnaires sans position : n’a-t-on pas suffisamment de bouches inutiles à nourrir avec les journalistes ? Quand l’existence chevauche la pensée, il ne peut y avoir d’amour amoindri de la « sagesse », puisque le soi-disant réel ne projette plus ses indices inexistants sur l’écran flottant des hypothèses. Contrairement à ce que pensait Nietzsche, la caverne de Platon est redécorée en permanence et n’a nullement l’allure d’un christianisme pour la plèbe, mais d’une incroyable métaphore de la domestication de l’être et d’un combat contre « la vulgarisation du monstrueux ».
De Nouvelles règles pour le parc humain naissent des nouvelles tentures de la grotte qui excipent une réappropriation de l’extase à l’embouchure des clairières. En effet, « on ne peut pas se contenter de faire descendre le singe des arbres pour faire ensuite descendre l’homme du singe descendu ». Sloterdijk nous aide à repenser diamétralement l’être dans sa formulation technique, génétique et nucléaire en évitant les vieilles lunes et les étangs croupis où elles se mirent.
L’homme n’est qu’un produit court-circuité par son ouverture sur une « élaboration ultérieure » et dont le « producteur » s’est évanoui sans laisser d’adresse. C’est un peu comme parler des trous noirs à un spécialiste des crevettes grises. Si les « mauvais » philosophes utilisent des embauchoirs pour se tenir droits comme on maintient le cuir des chaussures, Sloterdijk escalade des pans de matériaux non chiffrés, mais encore inconnus, que la passion occidentale pour les dialectiques escamote, en abusant des « mirages grammaticaux ».
Pourtant, l’homme ne descend ni du « singe ni du signe… mais de la pierre ou du moyen dur ». C’est donc un perpétuel stagiaire de la technique à travers laquelle l’être régurgite. La pierre est une mise à distance et le préliminaire à toute théorie. La métaphysique est « un succès du jet ». « On pourrait être tenté de résumer tout ce processus (d’humanisation) sous le titre d’une « histoire naturelle de la prise de distance à l’égard de la nature ». Ainsi, l’homme de demain sera totalement désimpliqué ; il ressemblera à une didascalie indifférente. La clairière de l’être, au sens post-heideggérien, relève d’une « suppression des corps » et de la perpétuation du fait de « luxurier ».
Dans cette perspective, suivant Hobbes, « tout ce qu’il est possible d’imaginer se fera ». Ainsi, la maîtrise des énergies de l’univers, du codage génétique et de l’intelligence artificielle – qui représente une aubaine pour imperméabiliser les écrivants du parc durassique qui, bientôt asséchés, ne pourront même plus faire semblant d’écrire une ligne, sans être détectés par leur propre aridité spirituelle et la méfiance numérique envers les compilateurs sans semence -, ne peut être compilée sur le stand des inquiétudes ou des égarements. Ce ne sont pas les hommes les plus aptes qui survivent dans « la serre humaine », mais ceux qui exploitent « des possibilités dans un milieu qui a tendance à récompenser les variations esthétiques… Les formes féminines et l’éclaircissement du visage humain témoignent particulièrement de cet effet ».
L’homme sera de plus en plus un chasseur de primes bio-esthétiques grâce auxquelles le cerveau se bâtira, se métamorphosera, s’implémentant lui-même dans une orgie originale. Dans la « serre », le pompon sera attrapé par celui dont « le potentiel de prestations » dépassera ce que l’on exige de lui pour simplement vivre. Sloterdijk écrit que dans un « climat néo-médiocre », le langage est secondaire relativement à la question de l’être ; en effet, « le lieu spécifique de l’être humain possède les qualités d’un utérus externe aménagé par la technique… dans une situation épargnée… (dans une sorte) de parc autogène ». Dans cet environnement sans signes prépondérants, le placenta soutient la pierre. La parole n’est plus le langage de l’homme, mais une vis sans fin placentaire où la « luxuriance de l’évolution cérébrale » n’a plus aucune autre destination que l’invraisemblance « d’un état biologiquement presque impossible… stabilisé par la ruse de la technique ».
La liberté humaine devient sans objet, « riche en promesses, pauvre en effets », non qu’elle se rétrécisse, mais elle n’a plus d’utilité, car l’animal de luxe n’est plus aux aguets. Peter Sloterdijk ne moralise pas : il constate que les êtres humains sont infidèles à leur propre espèce dans un jeu insensé et inouï du « tu me tiens, je te tiens par la barbichette » sans conséquence, et bientôt sans barbier, au vu des raréfactions pileuses. Les défenses traditionnelles des mythes et des religions sont devenues inefficaces pour « contrer » les systèmes d’exploration future. Seuls les paysans, les salariés à heures supplémentaires et les costumes trois-pièces pensent que « Dieu » pourrait être une couveuse pour l’Être.
Le caractère défensif de ces métaphysiques n’a pas plus d’intérêt que les donjons du Moyen Âge face à un drone. Le philosophe allemand constate, après Nietzsche et Heidegger (la panzerdivision de la pensée) que la suppression de l’ouverture au monde n’est plus d’actualité à l’heure des manitous généticiens et de la robotisation du champ lexical. Plus rien ne peut endiguer « la surabondance inépuisable de ce qui va encore arriver ».
Et de conclure, non sans ironie : « La province du langage se réduit ». La technique se développe désormais sans transposition, selon le modèle de la ligne d’horizon jamais atteinte et de l’impossibilité d’achever les errances dans la mer. Dans un registre très pascalien, il affirme, non sans raison, que « l’homme n’est pas encore ce qu’il peut devenir » et qu’il ne peut plus se contenter « des compétitions d’infériorité » dans la généralité inepte desquelles l’hystérie consiste en « la recherche d’un maître qui permette de s’insurger contre lui ». Les rébellions sont déjà vaincues à force d’être réactionnaires.
La révolution de l’intime fait encore du stop, mais bientôt, elle conduira elle-même, sans assistance, l’ensemble hybride des camionnettes, du mouvement et des machines polyformes. Si la tautologie « l’être est l’être » (« la tautousie », comme, l’appelle Jankélévitch) a encore un peu d’avenir, il apparaît que la philosophie ressemble de plus en plus à un postscriptum d’une épitaphe, une manière de penser de plain-pied par laquelle on avance avec un déambulateur en tentant de contourner les étrons canins qui semblent avancer plus rapidement qu’une chaise roulante.
Avec Sloterdijk, si l’on contemple notre situation au milieu des galaxies qui s’éloignent sans rire les unes des autres, il semble évident que la question de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien dans la périphérie de toutes les énergies noires et de tous les antiatomes, à peine perceptibles (qui sont à l’origine de notre univers), doit être supplantée par l’incroyable suspense de la désignation du prochain président hittite.
En attendant, Sloterdijk et Jankélévitch « remurmurent » en nous contre « le succès des entreprises réductionnistes », évoquant pour notre plus grand plaisir ce « quelque chose d’inévident et d’indémontrable, à quoi tient le côté inexhaustible, atmosphérique des totalités spirituelles… quelque chose qui n’existe pas et qui est pourtant la chose la plus importante », ce je-ne-sais-quoi qui forme la trame de cette admirable domestication de l’être.
valery molet