Le labyrinthe des désirs retrouvés de Jean-Pierre Otte, en route vers la clarté

Le labyrinthe des désirs retrouvés de Jean-Pierre Otte, en route vers la clarté

J’admire Jean-Pierre Otte comme poète. J’adore ce qu’il écrit dans Le labyrinthe des désirs retrouvés : la recherche de soi sans l’abus de soi, l’altérité non larmoyante contre le narcissisme ego-tourbillonné ou la saumure d’être, l’obscur comme tentative numineuse. Le numineux de Rudolf Otto décrit le sentiment du sacré et l’expérience d’une présence mystérieuse, à la fois terrifiante et captivante. Il y a deux faces au numineux. Le tremendum correspond au frisson, à la peur, au sentiment de notre petitesse devant l’ampleur des choses. Le fascinans scintille dans l’attirance irrésistible et le mystère de l’âme. Le numineux ne s’explique pas par la logique ou les concepts intellectuels.
Dans cette perspective (ou une autre, au demeurant), le récit a pour cadre les catacombes parisiennes – pas les officielles qui ne servent que de persiennes au réseau souterrain – qui forment une contre-ville à 50 mètres sous terre. Si, quels que soient nos déplacements, on ne rencontre que soi, Otte ajoute à ce soi, un autre qui ne va pas de soi, mais qui se construit comme un clair-obscur d’éclairs et de lémures.


vec Otte, on est à des milliers d’années-lumière du pataquès mythologique. On part de la forêt rouge (l’espace autour de Tchernobyl où les espèces ont repris une vie sans humain) pour atterrir dans la caverne noire (les catacombes officieuses) au fond de laquelle « l’obsession de l’obscur » permet d’échapper « aux morales absurdes de la surface ». Ce traité des cataphiles, où l’ombre du recours aux forêts plane délicatement, se tient à égale distance de la grotte platonicienne et du « dilettantisme du désastre ». C’est une œuvre rebelle, pas au sens socio-politique (quoique), mais au sens de révolution de l’intime qui mêle le pas de côté, l’affleurement et le fleurissement de tous les silences. Cette révolution ne prend pas part aux danses du ventre politiques. L’intime s’apparente à cette « impression durant un temps indéfini de ne plus exister… à cette immigration de l’intérieur… à l’apatride ». Le centre de gravité est, « par instants en dehors de « soi ou nous devance » ». Otte nous prend dans ses bras, en nous laissant filer comme une eau indépendante de ses molécules, pour créer une narration dont l’objet n’est pas l’avancée narrative, mais la forme constitutive de l’être, une manière « d’interrègne caractérisé par la cessation des hostilités ».

Otte nous dépeint le terrier dans tous ses états, où des hurluberlus, un écrivain ottien (pas autiste), des amis, « la spermathèque des salamandres », une belle femme tremblant de la beauté de son corps, nous conduisent à l’instant où « le jour, graduellement, sans bruit, sans le moindre frôlement, « s’assombrit » en reliant les ombres ». Et, là, dans la pénombre des êtres et des choses, on se rend compte que « le monde n’existe jamais de façon absolue à notre regard ; nous en avons chaque fois une vue fragmentaire, partielle, et dans le plus fâcheux des cas, une vue partisane portant à la prise de pouvoir », ce qu’il faut absolument éviter sous peine de dissoudre son âme dans les « trompe-l’œil » comme la mondialisation ou le succès social : la société, comme « gros animal », est toujours jivaro. C’est une réductrice de têtes. Ce n’est jamais original au contraire de la tétragone. cUne dialectique entre jivaro et tétragone serait une bonne métaphore des choix que nous avons à opérer pour ne pas sombrer dans le sombrero social, celui qui nous cache l’ensoleillement anomique auprès duquel d’autres lois s’appliquent.

Otte est un écrivain qui vous « retrousse le sang… vous précipite dans des abîmes … en vous frappant d’un éclair d’évidence ». Et ces éclairs-là sont toujours cachés ou souterrains. Pour filer le zigzag numineux, avec Otte, « on ne me mettra jamais à la place de l’explication », d’autant que Selon Dostoievski, « l’inertie contemplative est préférable à quoi que ce soit ». Plus poétiquement, ce livre de Otte me fait penser au poème Clotilde d’Apollinaire : « Il y vient aussi nos ombres / Que la nuit dissipera / Le soleil qui les rend sombres / Avec elles disparaîtra ». Avec Otte, la littérature ne narre pas qu’elle-même et n’a pas « son écran plat pour répondre aux besoins de sa propre platitude ». Loin des prisons et des « chaînes » de télévision, il nous mène « dans la matrice originelle, dans le ventre même du chaos… (pour) tenter de réfléchir à l’obscur », ce lien mystérieux qui désosse la noirceur et la pure négativité.
Dès lors, précipitez-vous sur l’œuvre de Jean-Pierre Otte car, contrairement à la horde des écrivants, il en restera toujours quelque chose, et vous retrouvez dans un labyrinthe (et non au fond d’une tisane) la joie des désirs qui forme l’horizon et la catapulte de la familiarité avec l’esprit, bref la liberté d’être. Il n’y a d’ailleurs pas d’anagramme pour le nom de Otte, ce qui conforte sa singularité dans le paysage littéraire où les écrivants ne sont que les anagrammes de ceux qui les suivent ou les précèdent. Dès lors, Otte complète merveilleusement l’idée véritable, mais limitée de Bossuet, selon laquelle « la vie est riche en promesses et pauvre en effets », par la volonté d’échapper à la trappe du néant ; car, en évitant ce collet, ce dahu nihiliste, on réapprend l’extraordinaire densité de ce nous, des Zébélie qui nous entourent, nous permettant de fuir, sans aucune crainte, les « vitres du terrarium ».

Pour Otte, descendre au fond de soi – comme dans les catacombes –, c’est surmonter notre mesquinerie sociale, c’est-à-dire se démonter afin de remonter en soi pour, enfin, « sonner à sa propre porte… au bout de sa galerie de prospection, de son village mongol », sans plus prêter attention aux leçons et rossées grégaires.
Otte, une fois encore, est notre Père Noël qui nous apporte un livre magnifique de plus.

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