François Bordes, À plat
Contre l’oubli
Les mots ne peuvent annuler la disparition de l’ami, mais son alter ego tente de découvrir dans le temps la fracture, la faille, la brèche, le trou d’air qui permet de combler le vide. Certes, « les mots ça suffit pas », dit l’auteur mais faute de mieux il écrit « des satires/Momeries épigrammes / Pour fracasser la lyre ». Exit donc le pathos. Les disparus s’imposent matériellement, parfois par lettres (certaines ont été écrites par le narrateur après le décès), disques photos cassettes entassés.
Les deux amis ont même créé une ville, imaginaire que la mort a rompue. « Ville caduque et moche », sale, à l’abandon, qui reste accueillante, ce qui en fait un espace poétique contenant la disparition et le deuil mais elle est resté secrète car l’ami disparu n’a jamais soufflé son désir», sans passer les mots l’amitié à l’amour dans la confusion des deux sentiments. Sa mise en mots accroît la douleur puisque les mots n’ont maintenant aucune portée, je et tu séparés. Ce qui a été vécu, par les deux amis, comme ce qui n’a pas été dit entre eux, disparaîtra dans la cité engloutie de leur histoire.
L’ami reste par son prénom, et dans les traces qu’il a laissées dont un terroir de musique du classique au jazz (Keith Jarrett). Avec la mort, le zèle du désir prend l’eau mais chaque poème ne contient que des vers d’un seul et fonce à tombeau ouvert vers l’amour transcendant et sans filet mais parfois aplati. Sous le tapis en quelque sorte.
jean-paul gavard-perret
François Bordes, À plat, L’Atelier contemporain, 2026, 152 p. – 20,00 €