Ô saisons de Denise le Dantec
Rimbaud dans La chanson de la plus haute tour nous lance ce splendide: « oisive jeunesse / A tout asservi / par délicatesse / J’ai perdu ma vie / Ah que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ». Ça n’a pas pris une ride. J’allais dire : ça n’a pas pris une rime. Il y a des poètes comme cela. Ainsi, Denise le Dantec et sa « candeur franciscaine » nous éblouit dans Ô saisons sans répondre à la question : quelle âme est sans défaut ? Car, le temps passe impitoyablement, sans se retourner sur les pantins qui s’agitent, croyant que le temps existe alors qu’il n’est qu’une invention du mouvement de l’espace. Nous mourons de ce qui n’existe pas et nous ne vivons pas suffisamment ce qui existe, comme l’amour.
« Ce travail d’aube » provoque une poétique quantique, là où le même objet est à deux endroits à la fois, où l’âme surmonte ce qu’elle ne dépasse pas et où « le motif échappe à la théorie de la chute ». Dès lors, on se demande « où est la clé pour ce trou / dans le brouillard ? » et le physicien perçoit alors moins que la poétesse pour laquelle « les six pétales du lys (indiquent) les six directions de l’espace ». Le temps suspendu devient même une farce, lorsque « un flux secret (descend) sous l’ombre de ma main ».
Ô saisons, ô châteaux n’est pas une exclamation nostalgique, mais la représentation d’un réel dont l’existence ne se soumet plus ni aux faits ni à la factice volonté sociale. Les autres herméneutes se trompent, surtout s’ils abhorrent la mystique, c’est-à-dire la recherche « de l’archaïque au fond de l’élan ». La belle poésie n’embellit pas la poésie ; elle devine l’entremêlement entre l’explication et l’ennui. Le Dantec est une astronome, pas une horloge parlante ni une météorologue qui commencerait ses romans par « il était 23h12 et il neigeait» ! Non, elle coupe court au groin de l’évidence, échappant aux reniflements sociologiques, aux rhumes analytiques et se moquant obligeamment : « Ô vous, les mots ! », comme de petits chenapans et coquins qui voleraient des pommes édéniques dans un jardin malnutri. Le monde ne nous tient pas, car nous échappe la « mouette dans le ciel zinzolin ». Les objets ne sont pas les mêmes que les mots.
Dans cette perspective, Denise le Dantec est un morceau échappé de la baie de Douarnenez qui porte « secours à la tristesse », là où toutes les années sont métaphoriques, là où « l’océan (n’) officie (pas) sur le thème de la force ». Si léger le son des ombres et tout devient « un clip d’oiseau », si bien que l’on affirme la superficialité sublime d’un réel qui ne l’est pas moins ! Le Dantec rêve dans « l’œil-soleil », celui qui n’est pas au-dessus des nuages, mais les caresse dessus-dessous comme un Pierrot le fou qui actionnerait un taille-haies pour les voyelles accablées et une tondeuse pour les consonnes mornes.
Si elle dément la fixité, elle répand « l’extase éclatante » : aucun de ses vers ne fait le lièvre pour le suivant. Comme l’écrit si vaillamment Marcel Moreau, elle fait partie des créateurs qui ne cherchent pas « à menotter l’orage ». Dès lors, arrêtez de vous demander ce que vous pouvez acheter avec 14 misérables euros. Il n’y a que le recueil de Denise le Dantec qui vous apportera le vraisemblable bonheur et, si vous doublez la mise, vous pourrez également vous procurer Ô châteaux comme un « long rêve à dérouler » ; bientôt, vous cracherez des roses et la « vie (sera) une dérive d’abeilles ».
valery molet
Denise LE DANTEC, Ô Saisons, juin 2021, 148 p. – 14,00 €.