Yann Zolets, Le Petit Caporal

Yann Zolets, Le Petit Caporal

Dans un centre pénitentiaire du nord de la France, en août 2021, Sally Demoreno est demandée au parloir alors qu’elle n’attend aucune visite. La jolie brune aux yeux noisette et aux longs cheveux soyeux n’est plus que l’ombre d’elle-même, usée par ces mois de détention, accusée de meurtre. Au parloir, elle fait face au colonel Lestang, chef du bureau de la DGSE qu’elle accuse de l’avoir abandonnée dans cet enfer. Elle refuse toute négociation jusqu’au moment où celui-ci lâche : « Je sais qui est le Petit Caporal. »
En août 2019, l’oreille d’or Christian Delgado, à bord de l’Emeraude, traque un sous-marin russe en Méditerranée occidentale. Mais il efface la signature audio pour briller auprès de Sacha, l’agent clandestin du service de renseignements militaires, son officier traitant.
En ce mois de septembre 2019, la capitaine Sally Demoreno, de retour du Tchad, ne trouve pas sa place dans les affectations et sa vie personnelle est un naufrage. Aussi, quand il y a six mois, Max est entré dans son existence, elle se reprend et intègre le DRSD – Direction du Renseignement et de la Sécurité de la défense. Dans les affaires dont elle a la charge elle va constater des anomalies dans les rapports de poursuite et mettre le doigt sur une opération de désinformation de l’OTAN par un agent clandestin de talent qui a monté un réseau de sources de haut-niveau.
Les Russes, initiateurs de cette opération qu’ils ont baptisée Borodino avec le Petit Caporal comme pilier, vont tout faire pour préserver leur agent en commençant par Sally…

Le Petit Caporal est un roman d’espionnage très contemporain, d’une temporalité intéressante, se déroulant peu avant l’invasion de l’Ukraine. Ce récit, à faire passer John Le Carré pour un dilettante, est d’un réalisme suffocant. Le déroulement des actions, l’enchevêtrement des liens entre les différents services d’un bord et de l’autre est magnifiquement raconté, mis en scène. Il est vrai que le romancier, sous pseudonyme, est un ancien officier de la Marine et un membre du renseignement français.
L’espionnage décrit ici n’a rien de séduisant, il est bureaucratique, méthodique, dépourvu d’humanité bien que les principaux travers humains soient représentés et exploités. L’auteur fait mener à ses protagonistes une réflexion stratégique plutôt que l’action pure. Il décrit les procédures, les rapports, le fonctionnement des chaînes de décision. Les zones grises, comme les doubles jeux sont multiples et les identités à vérifier.

Avec un réalisme saisissant, nourri par son expérience, Yann Zolets propose une intrigue géopolitique tout à fait crédible, en résonance avec l’actualité. Il installe une tension continue, générant un sentiment de claustrophobie, multipliant les points de vue et enrichissant la compréhension des enjeux. L’intrigue fait froid dans le dos quand on mesure le nombre d’agents clandestins, et leur puissance de nuisance à tous les niveaux, même aux plus hauts.
Il développe une belle galerie de personnages, tous plus crédibles les uns que les autres, tant dans les services français que du côté des différentes structures d’espionnage russes. Il annote son récit de réflexions pertinentes, toujours appropriées. Ainsi, il souligne que le secret masque parfois la médiocrité à propos de la CIA. Il n’est guère flatteur vis-à-vis des États-Uniens quand il écrit à propos d’un rappel historique : « … qui, en bons Américains, tendent à occulter tout fait historique étranger aux États-Unis. »

Yann Zolets tisse un récit où la réalité affleure constamment sous la fiction, où l’ombre de la guerre en Ukraine et les stratégies de guerre hybride d’un poutine se profilent en arrière-plan. La plongée dans les secrets de la DGSE, de la DGSI et des services russes tel le GRU, le SVR et le KNB s’avère totale et fascinante.

Yann Zolets, Le Petit Caporal, Éditions 10/18 n°6173, coll. Polar, juin 2026, 456 p. – 9,50 €.

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