Forêts de la légende de Didier Gambert
J’aime les poètes qui braconnent sur des terres encloses. Didier Gambert a « l’âme hanséatique bel oiseau gris ». Dans un univers où le seul témoin de la vie spirituelle est parfois l’aboiement d’un chien derrière un portail, dans une zone pavillonnaire, Gambert cherche à « parler le langage des bêtes… (comme une) grande fierté blessée ». Ici, on ne s’attarde pas au poker poétique dans lequel le bluff est une improvisation indésirable : ici, on pèse, on mesure, et on prend « pour des pierres / les moutons bleus blottis / dans l’ombre grise », si bien que l’on confond le braconnier et le berger, un dragon et des Anglais dans la « verticalité de croquis à la / sanguine ».
Forêts de légende ignore tout du formalisme chichiteux au lexique lyophilisé au fond duquel traîne un beignet graisseux et rance qui fait croire que les contraintes de l’esprit ont disparu. Or, si la versification avait ses règles, la rime dite libre a les siennes. Il ne suffit pas de mettre un mot au milieu d’une page, une bière à la main, pour penser quelque chose. Toutes les rimes ont, au fond, leur propre légende et ce qui les nécessite par l’ampleur du travail. Toute poésie est un « berceau bancal » qui se balance entre l’exigence qu’elle requiert et la liberté qui en émane.
La poésie est un esclavage. Elle n’a rien d’une inspiration free-lance. De même que les guerres ne servent qu’à bâtir des monuments contre la guerre qui suivra, de manière indispensable, la poésie a pour cause l’acharnement intérieur et, pour effet, l’absence totale de délassement qui est le propre de la chansonnette. Dans ce très court recueil de quelques pages, Gambert nous rappelle que la poésie « cloche et fait grimacer » lorsqu’elle est à l’œuvre dans l’œil du lecteur. Car si l’oreille est l’organe de la peur, de la musique et de la nuit, l’œil en est sa répression. Cette guerre civile entre l’œil et l’oreille s’annihile partiellement lorsque la poésie devient musique, comme sous « une peau d’emprunt et un masque de fer » : inutile d’être le soi-disant frère d’un roi pour le comprendre, la poésie n’a pas d’ascendance, préférant la terreur de l’orphelinat à l’amabilité d’un bourreau.
Pour Gambert, l’embarquement pour Cythère passe par Tripoli, mais il navigue « dans le soir mort » où il entend magnifiquement « les pensées de la mer / qui tourmentent la cime / des arbres ». Dans Pierre d’attente (élément d’un discord), Gambert gambergeait sur les espaces puisque le temps est une invention du mouvement dans une « gaste » obscure dont les gâteux du néant n’ont aucune idée. Gambert, lui, réemploie « le chemin du crépuscule » afin de tenter de répondre « à la question… / que lui adressait / le bleu / apposé sur le mur / comme un sceau », suscitant un rougissement âcre au timon de l’âme. Qui ignore que le rouge est la couleur de la vie intérieure qu’il ne faut pas confondre avec la « source désaltérante des rêves » ?
Si la poésie est la finisseuse de la philosophie, au sens athlétique, alors elle représente également un point de fixation de « l’Ailleurs… cet importun aux yeux dévorants ». Comme toute poésie plongeante, Gambert cimente les « bruits de ferraille » et la consécration des sèves, « l’hermine des nuages » et les « merveilleux » cumulus. Du poète, on ne dira jamais assez : « quel animal est-ce là ? ». De Gambert, on pensera qu’il érotise même la « neige sur Karlsruhe ».
valery molet
Didier Gambert, Forêts de légende, Editions Aux Cailloux des Chemins, 2026.