Franck Thilliez, L’Autre moi
Quand la mémoire ment et que le réel vacille…
Dans une introduction, Franck Thilliez attribue la rédaction du présent roman à Caleb Traskman. C’est un romancier sulfureux présenté comme l’auteur de la trilogie composée par Le Manuscrit inachevé, Il était deux fois et Labyrinthes – Fleuve noir 2018, 2020, 2022.
Sybille Rostang est psychiatre. Elle est réveillée par Glenn, son collègue, car ils ont un nouveau cas envoyé par les urgences. Une femme s’accuse d’un meurtre particulièrement sanglant. Elle a dû le faire parce qu’un jour elle a croisé le regard du Veilleur, une sorte d’entité qui se cache et attend le sommeil de l’être avec lequel il cohabite pour agir. Il tue en s’acharnant sur le visage. Et Sybille commet l’irréparable en regardant la patiente qui lui dit : « »Tu seras bientôt morte. »
Mais, elle se réveille dans une voiture conduite par Lili, un covoiturage pour rejoindre Erwann, son compagnon depuis deux ans, en Normandie. Il pleut à verse, occasionnant des coulées de boue dans cette région montagneuse. Lili raconte que les gendarmes les ont déviées, qu’elle ne sait pas trop où elles sont dans ce cœur de la forêt de la Grande Chartreuse. Un homme les arrête, il a mis à l’abri une conductrice accidentée dans une sorte de village vacances. Lili, infirmière, décide de s’y rendre. Un énorme portail porte : Bienvenue à Longepin.
Sybille se réveille une nouvelle fois. Elle est chez elle, en Normandie. Sur la table de nuit un épais dossier porte la mention Longepin,, là où elle va vivre un an, la durée du contrat signé par Erwann. Depuis la mort de son fils dans un accident d’auto, Sybille, effectivement psychiatre, a perdu pied, sa mémoire a volé en éclats et les crises de somnambulisme sont arrivées. Elle a eu le visage déchiré, reconstruit à coups de chirurgie faciale.
Vic Altran et Vadim Morel, lieutenants de la police criminelle de Grenoble, enquêtent depuis que le corps d’une jeune femme a été découvert, le visage réduit à l’état de bouillie organique.
Le sommeil, les songes, les cauchemars et les immixtions entre rêves et réalités représentent des thèmes fertiles en matière d’interrogations et donc d’intrigues tortueuses. Cependant, son usage demande une connaissance approfondie de certains mécanismes pour construire une histoire crédible et parfaitement réaliste. Franck Thilliez se révèle un maître dans cet exercice. Il avait déjà abordé un thème similaire avec Rêver (Fleuve noir – 2016) où il mettait en scène Abigaël, une psychologue, profileuse à Lille, atteinte d’une narcolepsie sévère.
Dans ce nouveau roman, l’auteur propose trois parcours, trois récits, qui avancent en parallèle, pilotés par une mécanique implacable. Avec Sybille il installe deux routes, celle qu’elle fréquente pendant ses sommeils, les événements qu’elle relate lorsqu’elle est éveillée et l’enquête des deux policiers grenoblois. Si l’héroïne fait face à des nuits labyrinthiques avec sa mémoire en lambeaux, elle avance dans le réel avec des inquiétudes qui se font de plus en plus vives. Le duo de lieutenants, par contre, est confronté à la brutalité des scènes de crimes, l’horreur de ces corps mutilés et aux procédures policières.
La question du visage est obsédante. Sibylle a perdu le sien dans l’accident. S’il a été reconstruit, elle ne se reconnaît pas. La femme assassinée a perdu également le sien.
Et puis, c’est l’arrivée à Longepin où Erwann, un neuroscientifique, pense pouvoir profiter de son emploi sur ce site pour faire soigner sa compagne. Or, cette enclave, dans la forêt de la Grande Chartreuse, est un site classé secret-défense, régi par des règles strictes, où se déroulent des projets expérimentaux sur le cerveau humain.
Ce roman, que l’on peut qualifier d’Ovni littéraire, est envoûtant, presque déroutant tant l’auteur joue, avec sa maestria habituelle, avec les failles de la mémoire, la perte des identités, instille doutes et incertitudes. Il maintient jusqu’au dénouement une tension intellectuelle et émotionnelle rare appuyée sur une érudition exceptionnelle pour ces domaines précités.
serge perraud
Franck Thilliez, L’Autre moi, Fleuve éditions, avril 2026, 456 p. – 22,95 €.