Claudine Royer, Pleine terre

Claudine Royer, Pleine terre

Passionnant par son sujet et en une écriture fascinante, Corinne Royer – qui a choisi de « vivre au milieu de champs et des fermes » – a découvert l’effondrement du monde agricole. D’où son roman sur ce point. Il est documenté et l’auteure décortique les mécanismes qui ont conduit à cette catastrophe du réel et de la raison pour ceux qui, jusqu’ici, nourrissent la France  et façonnent ses paysages. A travers le destin d’un homme (Jacques Bonhomme), Claudine Royer revient sur les politiques agricoles dont les injonctions sont de produire toujours plus par la monoculture et l’industrialisation de l’élevage des animaux.
Prenant en exergue la phrase de Claudel : « Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c’est la raison de vivre, plus triste que de perdre ses biens, c’est de perdre son espérance », la romancière pour le prouver a pris une forme  polyphonique pour son roman, donnant la parole à d’autres voix, comme des contre-points au monologue intérieur de Jacques Bonhomme.

Se dessine dans ce livre un avenir proche où la terre n’est plus la terre mais un espace  racorni et brûlé par un soleil trop vif ou des incendies. Les paysans perdent le langage de leurs ancêtres et « ils brament, feulent, glapissent, grognent, croassent, hululent. Ils ont désappris leur langue mais, comme si l’héritage du sauvage demeurait leur bien le plus précieux, ils perpétuent le langage universel des bêtes. », écrit l’auteure de manière implacable, dure. Reste parfois dans ce milieu un enfant qui ose rêver – mais du bel hier plus que du mauvais aujourd’hui. Les vieux agriculteurs tentent encore de rêver demain hier sans vraiment croire réensemencer la terre.
 Un tel roman évoque donc la situation tragique de beaucoup de paysans. D‘ailleurs, Jacques Bonhomme a mis les voiles. Il a essayé avec quelques autres agriculteurs et avec la Confédération paysanne de gérer son exploitation et son troupeau de vaches à une échelle humaine. Mais ce Samson perd les pédales le jour où où les gendarmes débarquent à la ferme, le traitant comme un criminel et n’acceptent même pas le café qu’il leur offre. Bref, il craque car « il supposait que sur ses lèvres, désormais, aucune parole audible ne ferait plus jamais sens. Il lui faudrait alors s’habituer à l’agitation muette de son crâne. Tout ne serait plus que remous de cervelle, craquements d’os, pulsations et nerfs qui se tendent ».

Dès lors, il renonce. Il s’enfuit. C’est une cavale et une traque d’où émerge la désespérance qui conduit de nombreux agriculteurs à commettre le pire. Leur monde concentre en effet tous les dysfonctionnements de notre société : de la surconsommation à la surproduction, en passant par l’épuisement des ressources, la pollution, le dérèglement climatique, la souffrance animale, la violence d’état, la misère sociale là où vies et métiers sont des absurdités.

Claudine Royer, Pleine  terre, Actes Sud, et édition de poche, 2025, 336 p. – 8,00 €.

Laisser un commentaire