Sylvie Germain, Murmuration

Sylvie Germain, Murmuration

Murmuration offre le spectacle colossal des nuées d’étourneaux en leur ballet aérien parfaitement synchronisé, le tout avec la finesse de l’écriture de Sylvie Germain, et de son acuité visuelle mais aussi sensuelle Le titre devient une métaphore qui habite et nourrit le récit qui fait écho à nos vies erratiques. Comme le vol des étourneaux, elles font, se défont, instables et précaires.
Mais le texte rappelle que derrière de tels volatiles demeurent leurs prédateurs et la présence du mal. Ici, Sylvie Germain maîtrise les flots qui l’assaillent et structure sa fiction en uen matière quasi poétique, symbolique. Son protagoniste (écrivain raté au seuil de la mort) voit apparaître à son chevet les personnages de ses livres. A l’intérieur de ce récit écrit au présent, le passé jaillit pour «lâcher » les résurgences de la mémoire d’un homme né dans une famille de taiseux qui rejette non seulement les mots mais leur volupté. Même si une mère mélancolique donna au futur homme la révélation de la magie des mots pour atteindre le succès de son premier roman à l’âge de vingt ans, avant ses méditations sur l’échec de ses autres tentatives d’écriture.

Mais dans cette fiction, comme les étourneaux, les mots et leurs signes deviennent mouvants, ne ponctuent aucun texte voire se déroulent sur le vide chaque fois que le narrateur fléchit au bout de quelques lignes. Dès lors, existent ici deux vides : l’un trop lourd à porter et l’autre radieux, coincés entre « l’hypothèse Dieu » et « l’hypothèse néant ». Le motif de la perte s’inscrit ainsi au cœur du récit sous le questionnement du narrateur sur l’acte d’écrire.
Entre fiction méditative et poésie, tout repose sur une mise en abyme. Sophie Germain raconte le drame intérieur d’un écrivain en panne d’écriture tout en insérant des extraits de ses romans fictifs dans la fiction. En conséquence, son personnage échoue et va vers la mort, sous l’allégorie parfaite sur l’écriture. Mais de par son obsession mortifère et passionnée, ce récit permet de voir se métamorphoser le réel prosaïque en sujet poétique là où s’épanouissent en merveilles des « trois fois rien et moins que rien ». Cette mise à l’honneur de l’insignifiance comme celle des étourneaux devient le plus bel hommage à l’écriture comme aux gens de peu.

Et si l’auteure (via l’éditrice du personnage) le critique tant ses histoires sont « confuses, affublées d’un fantastique pas du tout accrocheur, dépourvues de vrai péripéties », celle-ci fait d’une manière détournée et ironique un clin d’oeil à ce qu’on lui a reproché. Mais face à un tel livre, qui pourrait se le permettre ? Sylvie Germain ignore les esbroufes, toujours animée de son amour de la littérature empreinte de gravité et de légèreté.
Si bien que, oui, ce livre est un double jeu entre l’auteur et son héros mais surtout un envol. Sans que soient perdus les contenus enfouis de l’âme de l’auteure comme sa sensorialité et sa poésie. Et pour preuve, « Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l’heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades (…) laissant le ciel nu, livré à l’épanchement de la nuit, du silence ». Chapeau.

Sylvie Germain, Murmuration, éditions Albin Michel, 2026, 208 p. – 19,90 €.

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