Tour Isthme
(Bouts et bulles de gares)
Par ta jeunesse, tu as vécu dans des failles du monde, là où les routes n’allaient plus sauf à Sidi Kacem, où la terre était lasse et gorgée de vent. Les figuiers de barbarie clapotaient sous la lune comme un ventre d’agonie. Parfois, des bêtes hurlaient dans l’ombre, bouches ouvertes sur des cieux muets. Mais tu rassurais ton frère et tes sœurs.
Vers Paris tu as senti le sang des autres pulsant autour de toi. Tu as erré parfois dans la moiteur des rues et dans la gorge des quais, où l’ombre des départs s’accroche aux pavés mais où tu cherchais le feu de tes racines. Maintenant, tu déplies le monde comme des pages froissées, tu souffles des mots qui disent : « il n’y a plus en moi de seuil fermé. Seulement un vertige sans bord qui dépasse ».
L’air lui-même retient ton souffle. Des hommes voient dans tes prunelles la lumière profonde qui brille. Elles savent et veillent. Un secret ancien danse au creux de ton ventre. Elle est l’écho d’une nuit sans mémoire, un murmure enroulé autour de toi. Le corps fluide de ta peinture y ondule.
jean-paul gavard-perret
Photo : Tahmineh Monzavi