Rodia Bayginot, Projet pour les Andrettes (exposition)
Du passé empiété
L’artiste a grandi en face d’un couvent de Carmélites à Marseille, transformé depuis en centre d’art et de résidences quand les moniales ont décidé de fuir les trop fréquentes raves-parties de la la Friche Belle-de-Mai à côté. Loin d’être devenue une nonne, leur voisinage a sans aucun doute imprégné sa jeunesse, au moins dans sa vocation à réaliser des « choses hautement perchées ». Celle qui s’estimait petite fille trop grosse, mal dans sa peau, à l’époque, aux beaux jours, montait sur la terrasse pour avoir une vue plongeante des bonnes sœurs par-dessus le mur du monastère. Pour cultiver leur potager, elles portaient des robes informes, sombres et longues et de grands chapeaux de paille. Elles la regardaient grandir et l’appelaient par on prénom quand elle allait récupérer au parloir un bouquet de laurier-sauce pour ma mère.
Mais cette enfant unique qui s’ennuyait beaucoup a trouvé refuge dans les études au lycée, puis est devenue professeur sur le tard et artiste géniale. Sa dernière œuvre tout aussi flottante et suspendue, donc bien sûr perchée, est normalement destinée à la chapelle, celle des Andrettes d’Aix-en-Provence. Inspirée à la fois de la Comedia dell’arte et de l’Arte povera, en constante évolution, cette œuvre sans fin en train d’être réalisée se veut monstrueusement enthousiaste (et vice-versa).
Fidèle non seulement à sa réputation mais à ses conquêtes, Rodia Bayginot se cache sous le Gilles de Watteau mais reste une Juliette Le Greco, Vénus des Vénus dont, pour certaines, pointe un bout de leurs seins. Mais histoire d’ébranler l’âme à tiers, l’artiste invente par ses structures textiles et filaments des unions libres sur les crêtes et pentes où débaroule un parfum exotique Bourjois avec un J comme joie.
S’y scénarisent des maïeutiques où des morceaux souvent en triangles deviennent des mésanges charbonnières. Chaque triangle échappe à sa circonférence, tant Rodia transgresse bien des cadastres. Des poux monts s’élancent fiers plus loin que la nuit. Restent en conséquence bien des flammes en tissus entre des sillons pas forcément alpins pour grimper les cols de l’utérus.
Des toupets textiles impriment de pli en pli des phrasés souples. Chacun sort de son Q.G. où peut se deviner ça et là un point G. par passé empiété. Ces éléments ne sont pas forcément précieux mais il ne faut pas oublier le regard des ridicules : jouisseuses qui deviennent parfois les plus convenables des partenaires.
En tapinois, Rodia attend de manière métaphorique louves, renardes, agnelles mais aussi des dames dites de joie dont nul ne peut se priver. Entre autres, pour ses cours très personnels à l’Université du Temps Libre d’Aubagne où elle côtoie soit des gens qui ont une expérience de vie très éloignée du monde de l’art avec une frustration, une timidité soit d’autres qui s’adonnent depuis toujours à la peinture, au dessin, etc. Ceux-là s’inscrivent parfois à son cours faute de mieux, parce que dit-elle, « il n’y a plus de place en aquarelle ou en dessin académique, mais peuvent oser se dépasser, barbouiller, faire des tâches, ne pas finir… tout est permis, sauf de gommer, dit la maîtresse, parce qu’on ne doit rien cacher sous le tapis, c’est le plus difficile. »
Dans son projet pharaonique, de telles pièces au moyen des clés aux pâtres défilent pour tous les impairs à commettre en diverses ratières ou versions juxtalinéaires. Se découvrent (enfin presque) parfois soutiens-gorge ou petits culottes qui filent du mauvais coton comme du plus que parfait sur les potentiels jambons que des résilles bâillonnent. Cette pratique plastique « démonstrueuse» implique bijection et communauté, plus ou moins inavouable oblige. Ici, tout potentiel dessous chic sort de son utilitarisme dans le seul souci des couleurs et des formes.
Et cela ne date pas d’hier. Très jeune, Rodia devint si reine dont elle releva le feston jusqu’à découvrir deux petites fesses à la peau penhélienne et rose bonbon. Depuis, elle ne s’économise jamais. Qu’importe le flacon pourvu qu’il soit la Marseillaise. Et nul besoin de laver sa langue et ses pièces de tissus au savon. Ce n’est certes pas très dans l’air du temps. Mais qu’importe.
La créatrice demeure fantasque et fantastique lécheuse de voies lactées. Tombée au fond du puits, son âme resta en équilibre dès sa première jarretière. Depuis et de plus en plus merveilleusement jeune, elle fait de son œuvre une anacrouse à expier en emboîtant ou éparpillant – mais à dessein – son assemblages de formes qui deviennent des suites de vies parallèles ou superposées.
Existent là « des structures haut-perchées » qui provoquent par leur altitude un effet d’abîme en une succession de chutes et de remontées où l’insaisissable est retenu. Le textile n’y est pas un « habit » et encore moins un linceul. Chaque pièce crée un début du jour plus que la fin de la nuit. Ce qui n’enlève donc rien la question : que faire avec un corps ? Car voici le corps. Que peut-il faire, que peut-il donner encore, en d’indescriptibles suggestions et dans son formidable cortège par un amoncellement « grave » et une danse légère ?
jean-paul gavard-perret
Rodia Bayginot, Projet pour les Andrettes d’Aix-en-Provence, 2026.