Virginie Lloyd, Elle a le regard qui tue
Une héroïne singulièrement étonnante…
Lily Brooks est rédactrice technique de notices en tous genres. Elle travaille sous les ordres de Fortex qu’elle compare à un hamster, à tourner en rond dans son bureau en surveillant ses employés. Technicienne hors pair, elle mène une vie solitaire très organisée, planifiée, qu’elle gère à coups de Post-it. Elle partage toutefois celle-ci avec Swiffer, un chat. Elle est proche de deux collègues, Annette et Martin, qu’elle retrouve dans le local de repos avant le travail et pendant des pauses.
Lorsque Swiffer provoque le décès de sa voisine, une vieille dame, en lui faisant perdre l’équilibre dans sa salle de bains, elle est troublée et trouve des excuses à sa passivité. Ce sont ses collègues qui la poussent à assister à une conférence sur l’accès au bonheur. C’est un choc et elle bascule dans la folie du développement personnel. Un des principes qu’elle retient est celui relatif à éliminer méthodiquement les problèmes un par un. Et son chef arrive en tête de liste…
La romancière anime une héroïne qui va évoluer terriblement. Et ceci dans tous les sens du terme, de façon profonde et peu amène. C’est une dame de trente-neuf ans qui a vécu un énorme traumatisme à dix ans avec la perte brutale de ses parents et un souvenir fugace. Orpheline, elle s’est caparaçonnée pour lutter et survivre dans les situations difficiles qui ont suivi le drame.
Avec ce personnage central, Virginie Lloyd déroule un thriller grinçant à souhait qui s’inspire des codes du développement personnel, poussant jusqu’à l’extrême des concepts du genre. C’est un détournement magnifiquement organisé et mis en œuvre. C’est aussi l’occasion de proposer une satire sociale percutante touchant l’environnement professionnel, le harcèlement, l’absurdité de certaines normes communautaires. C’est aussi un regard acéré sur l’univers des maisons de retraite, sur les personnages qui y vivent et sur ceux qui gravitent autour d’eux. Cependant, la romancière prend en compte cette vague de fond quant aux abus sexuels touchant femmes et enfants pour en proposer une autre face.
Si les thèmes sont difficiles, leur traitement romanesque est très humoristique comme cette ouverture vers une romance improbable traitée de façon jubilatoire. Ce récit est porté par une galerie de protagonistes hauts en couleur, chacun avec des spécificités attractives. Le style est vif, mordant, percutant et le rythme narratif enlevé, privilégiant les dialogues. Le titre est emprunté à un vers d’une chanson de Marc Lavoine.
Avec Lily, l’auteure installe une femme touchante, d’une grande humanité, une femme qui prend le contrôle de sa vie d’une manière radicale.
Virginie Lloyd signe un roman drôle, à l’humour corrosif, d’une belle humanité et qui pointe des dérives du quotidien, l’absurdité de certains concepts qui sont présentés comme le remède souverain et le poids d’un traumatisme subi dans la plus tendre enfance.
serge perraud
Virginie Lloyd, Elle a le regard qui tue, City Éditions, mai 2026, 288 p. – 18,90 €.