Au bureau de Robert Walser ou comment mourir loin des bureaucrates !
Tout véritable écrivain est dérangé : c’est même le seul aménagement qu’il supporte. Mais n’est pas cinoque qui veut ! Robert Walser, lui, déborde de tous les vertiges, à côté desquels les fêtes foraines ressemblent à un éloge de l’immobilité, de la pudeur et du silence.
Dans Au bureau, Walser nous menace de sa débureaucratisation. « Le manque est mon destin/ ainsi que de devoir me gratter le cou / sous l’œil du chef ». Tous les mélancoliques, les dresseurs d’araignées au plafond, les zigomars qui font du désespoir une vertu théologale à l’envers, ont l’ire sarcastique. Les lunatiques ne sont pas tous lunaires, surtout lorsqu’ils savent que « la lune est la blessure de la nuit ».
Lorsqu’il écrit ses poèmes, Walser n’est ni interné ni mort, la deuxième condition étant indispensable à la promotion de « l’art sans art ». Bientôt, il sera rapatrié dans le ghetto littéraire des suicidés, des désespérés et des assassinés du XXie siècle. Évidemment, au temps des réseaux sociaux et des écrivants télégéniques, on a l’impression que les écrivains sont « installés ». Il n’en est rien. Les vrais artistes fourmillent, en cachette, de foldingueries, d’instabilités lyriques et de désarrois incorruptibles. On ne les voit pas au sens propre comme on ne voyait pas Robert le détraqué. Pourtant, ils illustrent toujours la pensée de Plotin : « le beau est la splendeur du vrai ».
Il suffit de tendre l’oreille sur un chemin, seul, pour les entendre : « il faut que quelque chose / arrive ; là, une hésitation le prit, / un assoupissement : allons, laisse tomber ». Walser sait que la soi-disant réalité n’est qu’une ombre filandreuse, une lésine spirituelle impliquant la croyance en un trésor caché (un monde meilleur !) et, au fond, une incapacité à penser que tout revient au même. Même les tragédies ne sont qu’un refus de la béatification de l’insignifiance que nos vies coordonnent.
Les poètes donnent, dans cette perspective, les coordonnées exactes qui nous entraînent « en riant / dans le va-et-vient du monde / de nombreux mondes profonds ». Pour Walser, un recueil de poésies, c’est marcher sur une vive ou sur le qui-vive avec le venin et sa mithridatisation qui vont l’amble. Tout ce qu’il conçoit le déçoit puisque « jamais on oublie une déception / comme est inoubliable l’appeau du bonheur ». L’oubli n’est-il pas le cœur secret de la poésie, « enfermé / entre angoisse et mauvaise / humeur, c’est un forfait » ?
Qui ne connaît la photographie de Walser mort, étendu dans la neige, foudroyé par une crise cardiaque lors de sa promenade kantienne ? Cette mort, il ne la prédit pas, il la vit dès son adolescence, entre ses douze métiers absurdes et ses treize misères : « la plus terrible épouvante, je voudrais / la serrer sur mon cœur ». À ce niveau de terreur solitaire, la détresse devient un cantique, une réflexion de mystique rhénan, sans la consolation de la philosophie : « que la vie est petite, ici / que le néant est grand ».
Walser tente de « surmonter ce qui (le) presse » et il y réussit en dépassant la débandade de l’insuccès et la fêlure de la réussite – cette dialectique paumée dans le trou à rats sociologique. Il comprend que « seuls des brouillards s’insinuent à l’excès ». Lui-même, n’est-il pas un brouillard d’homme ? Sa tristesse triture notre joie ; elle vaut ce que le monde s’emploie à n’être pas. Sa meute de mots nous mord les fesses comme si nous devions reculer pour qu’elle arrache un bon morceau de viande dans un univers qu’il sait, par nature, anthropophagique.
Mais, finalement, il s’arrête avant de devenir un boucher. Il est si las : « À nouveau lasses, les mains / à nouveau lasses, les jambes,/ obscurité sans fin, / je ris si fort que les murs / pivotent, mais c’est / mensonge, car je pleure ». Déjà allongé dans la poudreuse, sans bâton de ski, sans raquette à la con, il capitule « devant le temps / (il) sent vivre en (lui) quelque chose / une sérénité ardente et merveilleuse ».
Être poète, c’est finalement adouber la placidité.
valery molet
Robert Walser, Au Bureau. Poèmes de 1909, Zoé, déc. 2009, 128 p.