Les Bucoliques de Virgile ne rendent pas mélancolique
On n’est assuré de rien relativement à la biographie de Virgile, ce qui ne le distingue d’aucun autre homme ; en revanche, on sait qu’il était poète et l’auteur des Bucoliques, ce qui le différencie de tous les bipèdes, ceux qui sont conçus pour être en short, faire des heures supplémentaires et aimer leur famille plus que tout, serait-elle la plus pathogène. Alors, Les Bucoliques seraient-elles mélancoliquement bucoliques ?
Non, Virgile nous parle d’un siècle de fer et de sang, de concurrence et d’expropriation. C’est comme si l’on évoquait Vézelay à l’heure de pointe ou la « croissance des aromates » pendant la bataille d’Actium. Trop de poèmes ressemblent à des leviers de vitesse ou des joints de culasse. Virgile essaie de nous susurrer quelques impulsions tendres entre deux coups de frein. Car, comme il l’écrivait au premier siècle avant Jésus-Christ, le poète (ou l’amoureux) « chantait comment, au sein du vide immense, / les éléments mêlés, la terre et l’onde et l’air / et le feu se pressaient, ces principes de tout ; / et comment s’endurcit la matière du monde ».
J’évoquais Vézelay, car on y retrouve ces chants profonds des Bucoliques qui laissent à penser que rien ne change au sein même des transformations, de leur périphérie fantasque, puisqu’éphémère, et qu’il ne s’agit pas exclusivement d’une question esthétique. Nietzsche a écrit que l’art existait pour qu’on ne meure pas de la vérité. Je préfère penser que, sans l’amour, même le plus fuyant, ou le plus usuel, la vie, non seulement serait une erreur, mais une manière de perte de temps formel où les « individus » (je mets des guillemets, car, en réalité, il y a très peu d’individus) jouent à une dînette perpétuelle dans un univers fantoche plus que factice, une sorte de méta-univers où la gravité est un nez de clown, les ambitions, une mort noire, et les relations sociales, une tartufferie sans même de Tartuffes.
« Que tout devienne mer » et que, enfin, cette sombre mascarade ne soit plus l’étouffant écho d’astres inexistants ! À Vézelay, il y a cette profondeur de silence, cette ambiguïté silencieuse, même dans les différents silences, car ils ont une tessiture propre, une proximité apparente entre ce que nous sommes hic et nunc et ce que nous devrions être tout le temps : de fait, il serait nécessaire que, non pas nous habitions tous à Vézelay, mais que le monde se vézelayise.
Prendre de la distance avec ce que l’on vit est, si ce n’est une preuve d’amour, au moins un indice de délicatesse, surtout envers soi. Hors de l’ange à l’olifant, l’éternel retour de la quotidienneté écrase tout. En « bon diseur de vers », Virgile nous rappelle que, souvent, la vie n’est pas une existence, même si l’on croit que « l’existence est une vie ». En marchant dans la Basilique, je songe avec mon amoureuse à Ménalque, Mopse, Phœbus, Amyntas et aux « ardeurs de Phyllis ou les gloires d’Alcon » et à ces danses « en cadence des Faunes et fauves ». Avec Virgile, « si l’amour fut cruel », l’amante n’est jamais barbare.
Un vrai poète donne toujours de la corne, sans ressentiment, mais avec cette violence propre à l’espérance dont « le rythme (lui) en revient… que (n’a-t-il) les paroles ! ». Virgile ne cesse d’oublier de « guetter le lever des vieux astres » tandis que la « nuit porte pluie » plutôt que ces cacateux conseils de la vie sociale. Pourtant, Virgile est un poète diurne et méprise les vaines Apocalypses.
Comme le Goethe de Suarès, Virgile « se sert de la poésie et ne s’y est pas asservi … il est épique même dans l’anecdote… Son théâtre est une fresque, séparée en scènes où nul ne se hâte, et qui s’éclairent toutes de face. L’action même y est étale ». La poésie se tient toujours de face. Elle n’a pas de profil ni de contrejour puisque « l’amour est partisan, dans une société de termites où tout n’est que partis ».
Bien sûr, vous pouvez préférer vous intéresser à la hauteur des termitières, aux sondes spatiales, à la couleur de votre maillot de bain ou aux dysfonctionnements de votre micro-ondes. Virgile sait que tout cela n’est pas même le rebord de l’écume des jours, mais une manière d’oraison funèbre pour morts-vivants. Il envoie paître tout le monde avec ses chèvres, sauf Paul Valéry qui bêle l’amble, même la tristesse d’Ovide exilé chez les Sarmates !
valery molet