Donatella Izzo, Keila Guilarte & Phillip Toledano, Images as Threshold (exposition)
Image credit: Untitled, c. 1930-1940, New York City, USA, Edward Trevor: Never Seen the Light, 2026 © Phillip Toledano
Trois seuils de (dé)figuration
Tallulah Studio Art présente un projet curatorial qui remet en question la nature même de l’image photographique, placée aujourd’hui à l’intersection de la mémoire historique, de l’innovation technologique et du corps matériel.
À travers les œuvres de Phillip Toledano, Keila Guilarte et Donatella Izzo, le projet d’exposition trace un parcours allant de la construction d’archives fictives à la redécouverte de l’archétype, jusqu’à la négation du portrait traditionnel.
Dès lors et ici, le « Never Seen the Light » (Jamais vu la lumière) de Phillip Toledano est le dernier chapitre de ses recherches pionnières sur l’intelligence artificielle. Son projet se manifeste comme une opération complexe de « surréalisme historique » : une série de tirages en noir et blanc qui suivent fidèlement les codes esthétiques de la photographie documentaire des années quarante.
L’artiste met en scène une archive inédite attribuée à Edward Trevor – une figure qui suit le père de l’artiste – affirmant qu’il s’agit de photos retrouvées parmi les effets personnels de ce dernier. Cependant, ce récit est un procédé délibérément trompeur. Chaque image est le résultat d’un processus génératif synthétique.
Toledano ne se limite pas à produire des images, mais construit une mémoire artificielle qui n’a aucun référent dans la réalité : il n’y a ni négatifs, ni caméras, ni événements qui se sont produits. Par cette tension entre une crédibilité visuelle extrême et l’absence totale de vérité référentielle, se plaçant à l’intersection de la photographie et de l’intelligence artificielle, l’œuvre réfléchit à la relation de plus en plus instable entre la vision et la réalité, remettant en question la redéfinition du concept de vérité visuelle dans un contexte profondément médiatisé.
Dans une autre dialectique de contrastes, le projet de Keila Guilarte, « Mi Tierra », ramène l’attention sur la physicalité du médium à travers l’utilisation du noir et blanc analogiques. Si Toledano invente le passé, Guilarte le réactive comme une expérience vécue et palpitante.
Son œuvre est une enquête visuelle sur le retour, comprise comme un geste critique et affectif : fragments de corps, gestes suspendus et aperçus urbains de Cuba sont condensés en un récit qui rejette la nouvelle pour embrasser l’archétype.
Enfin Donatella Izzo poursuit son enquête radicale sur le thème de l’identité féminine avec un extrait de la série de dix ans « No-portraits ». Son geste est de rupture consciente contre l’image polie et standardisée de la culture visuelle contemporaine. Le visage ne sert pas à reconnaître l’autre, mais à ressentir son insaisissable.
La force de l’œuvre réside dans le processus : la photographie est imprimée puis attaquée physiquement par des abrasions, des coupures et des stratifications de poudres, d’encres et de plâtre. Cette intervention matérielle transforme l’image en un événement relationnel fragile et vulnérable, où l’imperfection devient un acte de résistance culturelle.
jean-paul gavard-perret
Donatella Izzo, Keila Guilarte & Phillip Toledano, Images as Threshold , OGR – Officine Grandi Riparazioni, Sala Fucine et Tallulah Studio Art, Turin, mai 2026.