Karma Brown, La recette de la femme parfaite

Karma Brown, La recette de la femme parfaite

Alice Hale est devant une grande maison délabrée, en banlieue. Ce 5 mai 2018, elle ressent un malaise qui va aller croissant pendant la visite. Elle vient de perdre son emploi et veut se consacrer à l’écriture d’un roman. Nate, son époux, qui veut quitter New York, saute sur l’occasion. Et Nate achète la maison.
L’action se déporte le 19 juillet 1955 pour faire connaissance avec Nellie Murdoch, mariée à Richard. Celui-ci a hérité de son père une usine de chewing-gum. Ce n’est pas la passion dévorante mais il lui a donné, elle qui vient d’un milieu très modeste, une visibilité. Plus âgé qu’elle, il souffre d’un ulcère à l’estomac et elle cuisine en fonction.
Alice se retrouve dans cette maison à restaurer après un échec professionnel. Elle était agente publicitaire chez Wittington Group. Parce qu’elle avait reçu des confidences très alcoolisées de l’auteur phare de la maison, elle commet une imprudence qui lui coûte sa place. Parallèlement, l’auteure décrit la vie domestique de Nellie dans ces années 1950.
Alice, en fouillant dans le sous-sol, trouve un livre de cuisine parmi des magazines, « Recettes pour la femme au foyer moderne« . Vu son état, il a beaucoup été utilisé pour ses 725 recettes éprouvées. Ce livre va amener Alice à des révélations, pour elle et sur la précédente utilisatrice car…

Ce sont deux parcours, à quelques soixante-dix ans d’écart, que propose l’auteure. Elle fait vivre un parallèle entre la situation des femmes dans les années 1950 et celle d’aujourd’hui. On peut penser que des avancées sociales offrent une meilleure place aux épouses actuellement. Mais lorsqu’une femme doit s’adapter à une vie domestique qu’elle n’a jamais désirée, ressurgissent des contraintes similaires.
Peu à peu, Alice réalise que Nellie vivait une existence bien plus sombre et contrôlée qu’il n’y paraît. En explorant ses secrets, elle commence à remettre en question sa propre relation, ses choix, et les attentes pesant sur les femmes, hier comme aujourd’hui.
Le récit alterne les chapitres entre Alice et Nellie. La première découvre un climat comparable entre leurs vies. Elle va alors s’émanciper en comprenant ce que Nellie a enduré. Des intrigues secondaires installent une tension supplémentaire avec, par exemple, les raisons de son licenciement et les conséquences de celles-ci sur son existence présente. Les attitudes des voisines, la tension qui résulte de son manque d’inspiration et le refus de devoir rendre cette maison plus habitable, d‘entretenir un terrain et de jardiner.

Karma Brown met en scène les concepts d’identité féminine et de son émancipation. Elle montre la pression sociale portée par la femme au foyer et le rôle que la société veut lui faire jouer. Ce sont aussi les secrets domestiques et ces violences invisibles.
Chaque chapitre relatif à Alice, propose en en-tête des extraits tirés d’ouvrages édités au début du XXe siècle, des conseils pour les femmes au foyer, la façon de se conduire. Les chapitres consacrés à Nellie offrent des recettes de cuisine avec ingrédients et mise en œuvre.

Avec ces personnages féminins nuancés, jamais réduits à des archétypes, s’installe une réflexion pertinente sur la manière dont les normes sociales se perpétuent. Karma Brown fait de son livre, à la fois divertissant et fortement politique, une dénonciation des pseudos progrès sociaux sur l’évolution de la place de la femme, sur le pouvoir des hommes, la violence qu’ils peuvent exercer, qu’elle soit physique, sexuelle, morale ou économique.

Karma Brown, « La recette de la femme parfaite (Recipe for a Perfect Wife) », traduit de l’anglais (Canada) par Caroline Lavoie, Éditions 10/18, coll. Polar, avril 2026, 408 p. – 9,20 €.

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