Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 12
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
12 – Résistance héroïque
03 mars 2003. C’est ce jour qui a tout changé dans ma perception de tapuscrit.org. Je ne sais pas, pourtant, quel grand moment m’attend en arrivant rue Dufou. Depuis quelques temps déjà, des rumeurs gravitent sous les verrières, des visites se multiplient, deux jeunes femmes accortes passent des heures à discuter en compagnie des deux rats, lovées dans les fauteuils en rotin et lin rescapés du naufrage d’une autre des maisons d’édition rachetées par Filhou et qui végète depuis 6 mois. (Il faut dire qu’une structure éditoriale sans directeur ni responsables éditoriaux, sans collection, sans service de presse ni programmes ni auteurs, bon…). Parfois, les donzelles s’enhardissent et osent faire des pas timides dans la savane de l’aire centrale où elles vont jusqu’à discuter avec les stagiaires en place. Et boum, du jour au lendemain nous voyons débarquer la plus petite d’entre elles, flanquée de Nicole. Re-discussion sans fin dans le bureau du boss. Et soudain, fidèle à l’habitude qui veut que chacun soit corvéable ici, une réunion extraordinaire est décidée le lundi à 11h pour 12h15 (elle durera une bonne heure, mais c’est pas grave : les nervis qui sont là n’ont sans doute rien d’autre de mieux à faire qu’à subir en permanence les oukases de la pseudo-direction).
Quand on travaille au royaume de l’édition, on n’a pas besoin de se restaurer, c’est bien connu. Imaginerait-on la chose qu’elle passerait pour improbable : une personne que vous ne connaissez pas, avec qui vous n’avez jamais échangé un traître mot, qui se met à parler de l’entreprise où vous évoluez depuis deux ans comme si elle détenait la science managériale infuse et que tout ce que vous avez pu faire est obsolète. Contraints de se présenter comme à l’école en livrant son nom et sa fonction, les employés réunis en demi-cercle pour la cause se soumettent ainsi, sous l’oeil torve de Nicole qui mouille vraisemblablement sa culotte de plaisir, à la louve en chef, sans même savoir qui elle est, d’où elle vient, quelle est sa fonction. Hallucinant !
C’est plus fort que moi. Résister. Ne pas rentrer dans le rang du c’estcommeçaisme. Quand mon tour va venir, ne pas jouer le jeu de la normalité. Poser au benêt ou bêta de service, pour montrer que.
« Hé vous, monsieur, là, avec le pull orange, derrière son ordinateur ?». Voilà, c’est parti mon kiki. Je réalise en même temps que la direction n’a donné aucune information à cette personne censée assurer le développement de la société. A quoi bon mettre en avant les anciens, les distinguer des stagiaires arrivés naguère ? Dans le même sac, cette engeance qui ponctionne la masse salariale. Pourquoi donc signaler que ce monsieur au pull orange derrière son ordinateur a édité à lui seul les trois-quarts des titres de tapuscrit.org qui ont eu le privilège d’être diffusés de manière traditionnelle dans une structure à laquelle Filhou, qui ne recule devant aucun sacrifice narcissique, a donné son nom propre ?
Les quinze jours qui vont suivre seront parmi les plus épiques qu’il m’aura été donné de vivre sur ce champ de bataille . Car Anne le Cerf, c’est son nom, à cette biche courte sur pattes, a reçu comme mission de faire le ménage et de me dégommer tout particulièrement, Nicole L., un tant soit peu enculée sur les bords vous en conviendrez, ne lui ayant rien dit sur mes activités depuis deux ans à tapuscrit et ayant souligné pour tout commentaire que je suis un récalcitrant qui ne veut rien faire. Bref, la néoarrivée from Mars croit que je suis un connard qui n’en fout pas la rame, je suis persuadée que c’est une pute qui veut ma peau. Le combat, total et thermonucléaire, ne peut qu’avoir lieu. Comme dans la chute de Highlander, « il ne peut en rester qu’un ». Ce sera elle ou moi, nous le savons tous les deux. Ere nouvelle et expérience de vieux loups de mer de la com’ oblige, l’affrontement passera en un premier lieu par le courrier électronique. Suite à mes dérobades répétées pour éviter le moindre contact avec elle, le Cerf envoie une première salve. Une horreur pire que dans Ring*. Les hostilités, transmises en copie aux deux rats, sont ouvertes. Les quelques échanges qui suivent en disent long sur la pugnacité et le moral des troupes !
—– Original Message —–
De: « Frederic de la Grolle » <f.delagrolle@tapuscrit.org>
À: « Frederick de La Grolle » <frederickdelagrolle@yahoo.fr>
Objet: Fw:_mon_contentieux_avec_Anne le Cerf
Date: Fri, 7 Mar 2003 09:58:05 +0100
To: « Sonia Ménon » <s.menon@tapuscrit.org>; « Frédéric Siska » <f.siska@tapuscrit.or>; « Aude Lecluze » <a.lecluze@tapuscrit.org>
Sent: Friday, March 07, 2003 9:57 AM
Subject: mon contentieux avec Anne le Cerf
Chers collègues,
Je vous fais parvenir, pour votre information privée, cette suite de messages échangés hier entre Anne et moi. Chacun a pu constater que les relations entre nous étaient très tendues depuis son arrivée le lundi 3 mars. J’estime pour ma part que rien n’a été fait pour que la transition s’opère en douceur et pour que je sois respecté dans ces murs au nom de ce que j’ai fait pour tanuscrit depuis 2 ans. Je soupçonne donc qu’Anne – à qui j’ ai proposé hier de me rencontrer ce matin et qui ne m’a pas répondu – cherche à m’imputer une faute grave afin que je sois rapidement licencié de cette société.
J’enverrai ce jour à Martin Filhou une lettre recommandée où je dénonce ce type de pratiques. Libre à vous de déterminer à la lecture de ces documents qui est le parano de service ou le facho de sévice. J’ajoute pour finir que si ce type d’échanges se poursuit à mon retour de vacances et qu’on ne me donne toujours pas de tâches compatibles avec mon statut de cadre éditorial, je porterai plainte auprès qui de droit contre A le cerf pour harcèlement moral et abus de pouvoir.
Ce message n’est évidemment pas destiné à être propagé par le net ni auprès de personnes n’ayant rien à voir avec ce contentieux, merci d’y veiller.
> bien à vous,
> fg
> —– Original Message —–
> From: « Frederick de la Grolle » <f.delagrolle@tapuscrit.org>
> To: « Anne le Cerf » <a.lecerf@tapuscrit.org>
> Cc: « Martin Filhou »<m.filhou@tapuscrit.org>;
> < « Nicole Lemmal » n.lemmal@tapuscrit.org>
> Sent: Thursday, March 06, 2003 3:44 PM
> Subject: Re: Les fiches de lecture
>
> > Mille excuses, mais vous conviendrez qu’il est fort difficile de répondre à ce qui ne vous a pas été demandé. Vous faites bien de rappeler la législation français en vigueur en matière de travail car celle-ci stipule que tout employé a droit à un minimum de temps de repos pour son déjeuner dans une journée, or vous me proposez systématiquement des entretiens inopinés entre 13 het 14 h : ce stratagème n’abuse que vous.
> > Par ailleurs mon employeur s’appelle Martin Filhou et à ce jour aucun courrier ou avis officiel ne vous a présentée aux employés de manuscrit.com en tant que notre supérieure hiérarchique. Je n’ai appris que ce matin, par le truchement de votre mail, votre nom propre et vous me parlez de sens de la communication ?
> > Cela étant, à supposer que vous ayez toute autorité pour me donner des consignes en tant que responsable éditorial, je suis d’accord avec le § 2 de votre dernier message et vous ai déjà , après mûre réflexion, donné mon avis.
Quant à votre § 3 , j’ignore le sens du mot « pro-actif », veuillez le précisez svp.
Votre § 4 me paraît inexact, après consultation de l’avocat du travail qui gère mes activités, et je crains que vous ne confondiez travail et esclavagisme, les « missions » que je dois entreprendre n’ayant de sens qu’à être rapportées à mon activité de cadre de l’édition stipulée par la convention collective régissant cette profession. Selon le plein droit qui est le mien, si vous m’imposez des missions qui ne correspondent pas à mon statut, vous pouvez tomber sous l’accusation d’harcélement moral et d’abus de pouvoir. Etre « payé » n’a jamais signifié faire n’importe quoi, sauf pour certaines éthaïres d’un temps révolu, et il est honteux que vous puissiez croire et affirmer ainsi le contraire.
> > Quant à votre § 6 je précise que « réitérer » a généralement le sens de « répéter », mais vous me demandez ici ce dont vous ne vous êtes jamais enquise au préalable. Pour vous être agréable, je puis donc vous fournir le bilan des 6 derniers mois afférents à mon activité au sein de manuscirt.com, je puis derechef vous indiquer que de 9h à 13h et de 14h à 18h en moyenne ( sauf rdv exceptionnels, réunions ou problèmes personnels générant une modification de ces horaires) je viens dans les locaux de tapuscrit.org où je lis les manuscrits déposés par les auteurs précédemment édités sous le label NP – fiches que je remets ensuite à Nicole Lemmal en copie à Aude Lécluze. Si vous souhaitez bénéficier d’un relevé statistique plus précis, je vous suggère l’installation d’une pointeuse, ce qui achéverait la confusion que vous semblez entretenir entre maison d’édition et usine.
Il n’ a sinon jamais été question que je lise 4 manuscrits par jour pour en faire des fiches, ce qui est une pure hérésie qui témoigne à elle seule de votre méconnaissance de notre systeme de fonctionnement : nous gérons ici du contenu culutrel et intellectuel, nous ne vendons pas des fromages. Si maintenant vous vous arrangez pour que je puisse recevoir ( ce qui n’est pas le cas depuis un mois) une liste raisonnable de manuscrits à lire chaque semaine, je mettrai toute mon application professionnelle en oeuvre pour vous rendre des fiches dignes de ce nom et faire bénéficier aux auteurs de mon savoir-faire éditorial, ce qui correspond en effet à ma fonction.
Pour terminer, je suis il est vrai entouré dans ces murs de collègues que j’estime, des personnes avec qui je travaillais avant votre venue et qui constituent, à mes côtés, la mémoire vive de tapuscrit.org. J’ai bien remarqué que nous évoluions tous dans un open-space, raison pour laquelle je déplore l’agressivité et le manque de psychologie avec laquelle vous avez décidé de faire connaissance de l’équipe le 3 mars. Sachez enfin que je ne souhaite me montrer hostile envers personne, voilà pourquoi je vous propose que nous discutions demain de vive voix, dès 9h, de ces questions, plutôt que d’alerter les uns et les autres – qui ont mieux à faire je pense – par des mails collectifs qui signalent davantage l’impuissance que le dialogue.
Personnellement et au risque de me répéter, je n’aspire qu’à retrouver ici la fonction qui était la mienne avant votre arrivée et pour laquelle Martin Filhou m’a recruté. Si vos prochaines directives vont dans ce sens, vous n’aurez aucun problème avec moi.
Dans l’espoir d’une règlement à l’amiable de cette aporie relationenelle et avec mes salutations les meilleures,
> > fdg
—– Original Message —–
From: « Anne le Cerf » a.lecerf@tapuscrit.org
To: « Frédérick de la Grolle » f.delagrolle@tapuscrit.org
Cc: « Nicole » n.lemmal@tapuscrit.org ; « Martin Filhou » m.filhou@tapuscrit.org
Sent: Thursday, March 06, 2003 3:59 PM
Subject: RE: Les fiches de lecture
Frédérick,
Nous n’avons effectivement pas parlé ensemble depuis mon arrivée et je le déplore. Néanmoins vous admettrez que de vous parler est une chose, avoir une réponse en est une autre !!
Depuis le 3 mars, vous ne daignez pas me répondre et ignorez délibérément ce que l’on peut vous dire. C’est très gênant et va rendre difficile toute mission qui va vous être confiée.
A propos de mission, si je vous ai demandé de revoir les fiches de lecture c’est qu’elles sont effectivement à revoir. Ce qui s’est dit ou fait depuis 2 ans n’a pas à interférer sur les nouvelles orientations prises par tapuscrit.org.
Je suis ravie d’apprendre que vous participerez à la réunion du 17 et attends de vous un comportement professionnel et pro-actif. Vous n’êtes pas sans savoir, Frédéric, que selon la législation du travail actuellement en vigueur en France, vous vous devez d’effectuer toutes les tâches et les missions qui vous seront demandées par votre employeur, dès lors que vous êtes payé !
Je réïtère donc mes précédentes demandes qui sont :
– Le bilan complet de votre activité des 6 derniers mois chez tapuscrit
– Le détail et le timing de votre activité journalière
– La remise, tous les soirs à votre départ, des 4 fiches de lecture des noveautés qui arrivent chez Tapuscrit.
Je suis par ailleurs étonnée de votre sensibilité et de votre attention portée aux diffusions d’informations que nous pourrions faire auprès de vos collègues !! Je vous rappelle que nous évoluons tous dans un open-space où tout le monde entend tout et que je trouve personnellement choquant que nos stagiaires et que les salariés de tapuscrit doivent subir votre comportement hostile vis à vis de la nouvelle équipe.
J’ose espérer que la situation va évoluer dans un sens positif et je reste à votre disposition pour parler en face à face avec vous.
Meilleures salutations
AlC
—–Message d’origine—–
De : Frédérick de la Grolle [mailto:f.delagrollea@tapuscrit.org]
Envoyé : jeudi 6 mars 2003 11:08
À : Jean-François; Virginie; Aude LECLUZE; Anne le Cerf
Cc : m.filhou@tapuscrit.org ; Nicole LEMMAL
Objet : Re: Les fiches de lecture
Il doit y avoir une erreur : à aucun moment depuis votre arrivée nous n’avons « parlé » ensemble, au sens large, de mes activités à tapuscrit.org, au sens restreint de cette tâche spécifique. Si cela avait été le cas, je vous aurais fait observer que la question de la présentation et de la fonctionnalité des fiches de lectures a déjà été abordée à de multiples reprises lors des deux années qui viennent de s’écouler, et qu’en l’état actuel, ces fiches telles qu’elles existent, validées par Aude Lecluze, me semblent parfaites, hormis l’avis négatif devant à l’évidence être réservé à notre communication interne.
Cela n’interdit pas, bien entendu, une réflexion commune sur la perfectibilité de ces fiches de lecture mais, pour ma part , je suis au regret de vous signaler que je ne vois pas comment les modifier de manière déterminante. Vous pouvez cependant compter sur ma présence le matin du 17 afin de participer au débat concernant cette évolution possible de ce qui est une antienne.
Merci de bien vouloir en prendre note et de ne pas diffuser d’information contradictoire auprès de mes collègues.
fdg
—– Original Message —–
From: « Anne le Cerf » a.lecerf@tapuscrit.org
To: « Annie Arno » a.arno@tapuscrit.org ; « Virginie »
assistant-auteur2@tapuscrit.org ; « Jean-françois » assistant-scienceshumaines@tapuscrit.org ; « Aude » a.lecluze@tapuscrit.org ; f.delagrolle@tapuscrit.org
Cc: « Martin Filhou m.filhou@tapuscrit.org ; « Nicole » n.lemmal@tapuscrit.org
Sent: Thursday, March 06, 2003 10:28 AM
Subject: Les fiches de lecture
Bonjour,
J’ai demandé à Frédérick de la Grolle de réfléchir à une nouvelle présentation et fonctionnalité des fiches de lecture que nous utilisons actuellement chez tapuscrit. Frédérick doit me remettre sa proposition avant le 10 mars.
Etant donné que Frédérick sera absent du 10 au 14 mars, je vous propose de nous réunir autour de ce sujet le lundi 17 mars à 9H30. Nous partirons de la proposition de Frédérick et je demande à chacun d’entre vous de réfléchir à des options possibles.
L’objectif est de refondre la présentation actuelle des fiches de lecture – De rationnaliser les champs à remplir – Elle sera diffusée systématiquement au auteurs, il faudra donc veiller à gommer toutes les connotations négatives
– Elle servira d’outil de référencement sur notre base
– Elle devra pouvoir être ré-exploitée facilement
J’attends vos propositions par mail avant le jeudi 13 mars, afin de vous communiquer dès le vendredi 14 un ordre du jour pour le 17.
Si jamais vous aviez un empêchement le 17, je vous demande de me prévenir avant le 7 afin que nous trouvions une autre date.
Merci de votre compréhension.
Anne
Quelques mails plus tard, et je me retrouve face à Anne au petit matin dans son bureau. La tension entre nous est palpable : au sens imagé du terme, c’est à qui baisera l’autre le premier, pour le dire comme ça. Sur ce plan-là, je remporte d’emblée un point décisif en indiquant que je ne suis pas qu’un rebelle aveugle ici-bas, que j’aspire à être payé pour un réel travail, mais que le seul que je juge compatible avec mon statut – allègrement bafoué en ces lieux – de cadre éditorial repose dans la lecture intensive des manuscrits qui parviennent parfois jusqu’aux terminaisons nerveuses des ordinateurs de tapuscrit.org, lecture dont je veux bien laisser des traces en rédigeant cinq fiches par semaine avec mes appréciations sur la vertu de chaque ouvrage. Je la kille en ajoutant que je suis prêt en outre à m’engager à quitter mes fonctions à la fin de l’été…
Ebranlée par tant de bonne volonté patente et de rage rentrée lorsque j’évoque le traitement qu’on m’a réservé depuis plusieurs mois, Anne perd du terrain ; elle bat en retraite avant que d’avoir lancé l’offensive de blitzkrieg qui devait me mettre à terre. Un coup de fil malvenu de Nicole pour des raisons de renseignements administratifs, et qui me vaut de savoir illico presto qu’elle a mon âge et est née tout comme moi en Lorraine, achève de nous rapprocher. La kabbale ourdie par les deux rats prend des allures d’Arlésienne : la personne chargée de me virer le plus rapidement possible accepte de me confier un nouveau boulot, mon salaire ne change pas, mes heures de présence non plus. Je suis seulement prié de « redescendre » dans l’open space pour me fondre avec mes « collègues ».
Non seulement je vais pouvoir me laisser aller en roue libre tout en emmerdant par ma seule apparition physique le Filhou et la Lemmal, mais en plus Anne vaut comme une protection (inespérée !) pour moi, puisque, force de décision, elle est le garant du respect des droits sociaux de chacun, ce pour éviter les écarts de l’ancienne direction qui ont bien pourri l’ambiance depuis un an. Toujours je demeure un problème, conformément à l’étymologie grec de ce qui est jeté en avant et fait obstacle, pro-ballein. Un problème que Filhou et Lemmal vont se coltiner tant que je n’aurai pas décidé de me retirer en seigneur. Frédérick de la Grolle est un Seigneur, qu’on se le dise ! Cette ultime résistance est à la fois un pied-de-nez et un coup de maître. Maintenant, la négociation que j’attends depuis octobre peut vraiment commencer. Il faudra encore un mois de benji relationnel avant qu’elle aboutisse.
*Ne rejoignez pas la communauté de l’anneau, avilissez-vous dans Ring
Koji Suzuki : Ring (lire aussi Double hélice et La boucle), Pocket Terreur, 2003, 310 p.
La terreur n’a rien d’épouvantable. Voici une prémisse qui contient à elle seule en puissance tout l’univers suzukien. Tout commence en effet dans ce corpus de la trilogie – que complètent Double hélice et La boucle – par un banal fait divers auquel le journaliste Asakawa va porter une attention différente de celle des autres, et qui va l’entraîner pour son plus grand malheur et celui de l’humanité entière, dans un redoutable compte à rebours. Asakawa découvre que quatre adolescents qui se connaissaient et ont séjourné dans un chalet sont morts en même temps, suite à ce qui semble être un arrêt cardiaque. Le point commun causal de ces décès, on l’apprend assez rapidement, réside dans une cassette VHS contenant des images étranges et angoissantes clôturées par ce message, que les adolescents n’ont visiblement pas pris au sérieux : » ceux qui regardent ces images sont condamnés à mourir dans une semaine exactement. « .
Parti sur cette piste pour rendre un article à son journal, M, Asakawa, secondé par son fidèle ami, le professeur Ryuji, dispose désormais de sept jours pour contrer une malédiction létale. Problème, la fin de la bande, qui suggérait les prescriptions à suivre pour éviter de tomber sous le coup de la malédiction, a été effacée par les quatre adolescents…
Le tour de force de ce roman fantastique sans effets fantastiques, car l’horreur y est somme toute très soft, plus suggérée que mise en avant, c’est que l’on suit en direct les tergiversations du héros, se demandant pendant une bonne partie du récit s’il a affaire à une plaisanterie de mauvais goût ou à une course contre la montre dont l’enjeu est bien de sauver sa vie et celle de sa famille (sa femme ayant eu la mauvaise idée de regarder la cassette avec leur fille, alors même que la malédiction se transmet par l’image tel un virus).
Loin d’un gros attirail satanico-gore, Suzuki coud une » terrible » histoire des plus simples, une investigation en temps réel, heure par heure, jour par jour, qui remonte aux violences subies par une jeune femme télépathe et hermaphrodite, ayant le pouvoir de projeter des images sur des supports vidéo. A partir d’une énième errance de fantôme – laquelle nous fait furieusement songer au King de Sac d’os –, Ring propose une haletante exploration du surnaturel et du parapsychologique. Si le style n’est pas des plus élégants, il a le mérite de servir le fond du roman et de propulser le lecteur dans une hallucinante lutte contre le Mal. Un combat tout en suspense qui a séduit rien moins que trois millions de lecteurs au Japon avant d’être adapté au cinéma par Hideo Nakata.
12-bis
« Je savais depuis que Patrick avait été limogé en grande pompe que Martin Filhou habitait dans un hôtel particulier situé dans une grande rue du 7ème arrondissement. Nicole m’en avait donné un jour l’adresse par inadvertance, précisant qu’elle adorait s’y retrouver seule le dimanche pour savourer un thé Foo-Lang tandis que Martin pavanait dans son 4×4 à Fionville, où se retrouvaient tous les gentlemen-farmers juifs des finances parisiennes (l ’attrait principal de cette transhumance de fin de semaine consistant pour le cheptel à s’identifier, par gros véhicules bobos interposés, sur l’autoroute d’accès à ce paradis).
J’avais l’adresse. Je savais où ils créchaient. Je voulais leur faire du mal. Leur nuire. Je les avais à ma pogne. Et dans ma pogne justement, je tenais un putain de tuyau en galva de 60x40mm : utilisé d’habitude en sanitaire-plomberie, cet inoffensif et léger cylindre se transforme en une arme de poing mortelle pourvu que vous sachiez le manier tel un bâton ou une canne de combat. Champion universitaire dans cette catégorie pendant mes années lilloises, j’étais capable d’assommer un bœuf en exécutant d’un moulinet un terrible brisé-bas.
Là, c’est Martin Filhou que j’allais briser. Fracasser en milliers de morceaux. Sur ma vie, il allait trinquer à fond, cette ordure, pour les vilenies qu’il me faisait subir. Je suis parti plus tôt ce vendredi, histoire d’avoir le temps de me changer chez moi avant de me poster au pied de son immeuble. J’avais chaussé mes campers noires antidérapantes (il faut se propulser sur la pointe des pieds quand vous jetez votre coude armé derrière votre colonne vertébrale au moment d’asséner le coup, et j’en connais plus d’un qui s’est viandé sur le sol en glissant au moment où le bras revient par-dessus la tête en un cercle foudroyant). Mis mon jean baggy noir et mon sweat gris ninja acheté aux taggeurs R’n’B des Puces de Clignancourt. La capuche free style ne laissait voir que les yeux et cachait ma barbe, aisément reconnaissable sinon. Et j’ai attendu, j’ai attendu. Longtemps. Il est arrivé dans son carrosse à 21 h pétantes. S’est garé comme un sauvage sur un emplacement réservé aux personnes handicapées. Puis il a disparu, avalé par la bouche serpentine de la porte verte monumentale qui obstrue toute la vue qu’on peut avoir sur le bâtiment. J’étais pas pressé. La nuit m’appartenait, j’étais un fauve lâché dans les rues pour rendre justice. Je frapperais lorsque l’impie apparaîtrait, pour aller chercher ses cigarillos Petit ou tartiner le Kinder d’un travelo au Bois. J’étais prêt à revenir toutes les nuits s’il le fallait, jusqu’à temps qu’il sorte.
Les dieux devaient être avec moi. Il est sorti.
Je n’ai pas demandé mon reste, je lui ai emboîté le pas ; il était 22 heures 40 et des broutilles. Au coin de la rue, personne en vue, j’ai tendu mon bras gauche pour retenir son épaule. Il a marqué un temps d’arrêt puis s’est tourné de trois quarts dans ma direction. »