Philippe Bordas, Les Parrhésiens
Le sale air de la langue
Philippe Bordas est un orfèvre. Du langage et de l’imaginaire. Le second au service du premier qu’il orpaille en fratrie avec Rabelais et Villon. Même s’ils ne sont les les seuls. Car l’auteur ne fait pas dans le vintage puisque c’est le vulgum pecus d’aujourd’hui couronné par un narrateur fardé d’intellectualité de surface qui dame le pion à la culture.
Avec lui, elle ne s’étend pas comme du Nutella. Franc-bourgeois des hamburgers, ce narrateur reprend et étend un véritable roman de la langue à travers sa vie. Avec un tel aimable anthropomorphe de la langue – dotée de divers jambes mais jamais de bois -, nous suivons une traversée de Paris. En cas de neige, celle-ci n’est pas close dans une boule de verre.
Philippe Bordas transforme (en lotion et solutions ironique et drôle) la mutation de la langue. Des derniers Parrhésiens (nommés par Rabelais). Ce ne sont pas les derniers mais ils ont souvent les jambes au cou là où, à leur suite, se savoure un tel langage. Tous s’y mêlent : autant du passé que d’aujourd’hui dans cette écriture roturière, vitaminée et efficiente.
De la langue disparue, d’étranges zombies – nos semblables nos frères – sortent de divers lieux sociaux passant d’un statut à un lieu de transit. Rétrogradé d’années voire de siècles en siècles, le langage sort de vannes « ventrifugées » là où le narrateur devient une sorte d’abeille venérant le logos et son vocabulaire.
Toutefois, une vision bienveillante demeure même si certain engagements du narrateur sont peu probants. De cette résurgence émerge une telle poésie de l’existence, image notre destin mais pas celui attendu. Se découvre une parole musclée avec le courage de jeter les mots face aux quidams qui,en lieu et place des aiguilles immunitaires des mots d’usage, s’engouffrent en nouvelles portes et paliers.
Certes, la beauté sauvage d’un style puissant, coruscant côtoie au besoin le drame humain. Au pied ou plutôt au sommet d’un tel langage, notre éboulement nous appartient. En rejetant les critères de bâtisseurs sur tablettes de la Mésopotamie en passant par Rutebeuf, aux biens langagiers et au terreaux des natifs parisiens, ceux-ci remplacent leur tourbe séculaire et loin des paroles serviles et pour ainsi dire moins d’hier que celles des « larbins du tertiaire » – un tel domaine n’étant pas le seul.
Les mots créent une sorte de nouveau sabir urbain et plus exactement parisien. Sa terre de décombres se dissipe là où le narrateur « fait » son existence – et il est loin d’être le seul en ses pérégrinations. Un espoir reste de manière interrogative. Bref, rien n’est donné de probant là où le commencement de la ruine devient sa répétition, entre lenteur et douleur des jours. Mais là, le langage en son chaos (maîtrisé) devient une logos criblé lézardé d’inquiétude et tout autant cinglé par ce tour de rafale des mots saisissants et jouissifs.
Si bien qu’un tel roman porte son lot de lumière. Rien n’est gagné, estimeront certains mais le créateur de fiction et de langue sape le passé comme la communication banalisée grâce au squelette et à la chair de ce roman. Pas question ici d’en faire un des ravissements masochistes. Le plus grand art de la fiction est nourri ici de la seule pensée : celle d’un « nouveau testament » déduit de Villon et de bien d’autres phares, histoire de torpiller tout bla-bla commun.
jean-paul gavard-perret
Philippe Bordas, Les Parrhésiens, Gallimard, coll. Blanche, 2025, 460 p. – 25,00 €.