Les cerceaux d’Artaud et de son double Antonin
L’école a cet avantage de vous écœurer des chefs-d’œuvre à force de grammaire et de « présomption discursive ». C’est ainsi que, jeune, vous passez à côté de Hugo, de Flaubert, voire de Diderot. Vous ne les découvrez qu’aux années de maturité : c’est tant mieux, car vous êtes plus apte à les lire.
Quand j’étais lycéen, je ne lisais rien de ce que les professeurs recommandaient. Tout finissait en fiches de lecture si bien que j’avais l’impression que Les misérables avait été écrit pour passer le baccalauréat. À l’université, je m’éloignais de tout ce que les révoltés sur le pouce, bientôt notariés, patronnaient : Karl Marx, Bakounine, le grand Victor Serge, et bien sûr Antonin Artaud.
Je sais désormais que, au milieu des innombrables écrivants et des rares écrivains, se terrent les fripiers et les tripiers. Antonin est nu. C’est un tripier. Il fait de son cerveau, de ses nerfs et de son cœur un tablier de sapeur qu’il nous sert à vif. Les fripiers errent dans le parc durassique, échangeant leurs sujets et leur vocabulaire identiques au décrochez-moi-ça littéraire, sûrs de n’être jamais à poil.
Je me méfiais d’Artaud : trop d’anarchistes analphabètes ou de fascistes sans fondement l’avaient pris pour repère, « l’ayant cloué nu aux poteaux de couleur » comme des Indiens à l’envers. Mais quelle découverte ! Je remercie les professeurs de lettres, les corneculs de la révolution et les bafouilleurs de syntaxe qui m’ont permis de repousser la lecture du Théâtre et son double jusqu’à ma cinquantaine bien sonnée.
Les carillons beuglent et les clochettes ricanent pour accompagner dans un alléluia loufoque ceux grâce auxquels la littérature a retardé son accouchement. C’est à bon droit que Artaud la compare à la peste, cette petite peste ! Mais écoutons-le le bel Antonin : « il y a longtemps que l’Éros platonicien, le sens génésique, la liberté de vie, a disparu sous le revêtement sombre de la Libido que l’on identifie avec tout ce qu’il y a de sale, d’abject, d’infamant dans le fait de vivre… Et c’est ainsi que tous les grands Mythes sont noirs et qu’on ne peut imaginer hors d’une atmosphère de carnage, de torture, de sang versé ». C’est aussi beau que les enluminures du Livre de la chasse de Gaston Fébus, vicomte de Béarn.
On est loin d’une vie où il s’agit de savoir « si nous baiserons bien, si nous ferons la guerre ou si nous serons assez lâches pour faire la paix, comment nous nous accommodons de nos petites angoisses morales, et si nous prendrons conscience de « nos complexes » ». Artaud s’en prend à cet « homme-charogne », qui considère que tout est de l’ordre de la psychologie, ce qui le rend antipoétique et dangereux.
Le rire de l’anarchie, qui fonde la dissociation physique et le danger, matérialise la poésie de même qu’il permet « l’efficacité métaphysique ». La poésie est donc « la métaphysique en activité ». Ce texte admirable, non lu en vérité, fait d’Artaud un Héliogabale surmené, affranchi par une lucidité qui anticipe la lucidité d’après. Ainsi, « si nous en sommes venus à n’attribuer à l’art qu’une valeur d’agrément et de repos et à le faire tenir dans une utilisation purement formelle des formes (…), cela n’entache en rien sa valeur expressive profonde », même si l’on confond désormais l’art avec l’esthétisme parce qu’on l’a séparé « d’avec toutes les attitudes mystiques que (les formes de l’art) peuvent prendre en se confrontant avec l’absolu ».
Alors qu’il y a tant d’écrivains en avance d’un métro de retard, Artaud affirme que l’objet de l’art « n’est pas de résoudre des conflits sociaux ou psychologiques, de servir de champ de bataille à des passions morales, mais d’exprimer objectivement des vérités secrètes… dans leurs rencontres avec le Devenir ». On ne peut pas tous faire profession d’aiguilleurs. L’art est une réconciliation avec l’univers, car il ne compose pas. Il ne compose pas, car il ne divise ni ne sanctionne.
On rêve du retour de la peste marseillaise de 1720 pour de nouveau entendre de grands textes : « l’expression vraie cache ce qu’elle manifeste. Elle oppose l’esprit au vide réel de la nature, en créant par réaction une sorte de plein dans la pensée… Tout sentiment puissant provoque en nous l’idée du vide. Et le langage clair, qui empêche ce vide, empêche aussi la poésie d’apparaître dans la pensée… Un soleil couchant est beau à cause de ce qu’il nous fait perdre ». La philosophie à coups de marteau rejoint la poésie d’Artaud, en son sein même, au chaud, comme un fou de Turin hébergé par un dingo de Rodez, même si, en réalité, les brindezingues qui promènent leurs chiens, partent en vacances ou attendent une promotion vivent partout ailleurs. À quand un jumelage entre Rodez et Turin pour en finir avec le jugement des juments et des bûchers ?
Il faut encore remercier mille fois les heures perdues sur les bancs scolaires afin d’éprouver les mille feux d’artifice fiévreux de ces lectures tardives où Antonin Artaud festoie en compagnie de Marcel Moreau, là où, même avec des champignons hallucinogènes, Jeanne d’Arc n’aurait pu avoir les mille destins d’une saucisse de Morteau.
valery molet