Pierre Escot, Planning

La nef du fou et les syll­babes parfaites

Après Décompte zéro un  et Les Bords (aux édi­tions Der­rière La Salle de Bains) où l’auteur par­lait du sexe, de la pulsion,de  l’autre du désir et de sa mélan­co­lie, l’auteur avec Plan­ning  déplace non seule­ment l’écriture mais son sup­port. Ce livre est inclas­sable dans la lit­té­ra­ture et la poé­sie du temps. Il sort des normes puisqu’il se pré­sente sous forme d’un « simple » agenda. La forme donne une force médium­nique voire poli­tique à ce livre plan­ning. « Un plan­ning c’est avant tout la découpe du temps, cela veut dire je suis pressé, je suis occupé, je dois décou­per mes heures, je dois décou­per mon temps (…) c’est le monde du tra­vail, la preuve que je rap­porte quelque chose à la société mar­chande et ce fai­sant je donne une valeur à cette société et à ma vie » pré­cise l’auteur. Par sa forme même — agenda rem­pli de mots écrits en majus­cules, de mots donc, par­fois de groupes de mots, mais rare­ment de phrases avec une semaine par double page – le livre vient prendre par revers cette société inté­res­sée seule­ment par le pro­duc­ti­visme. Plu­tôt que de réen­chan­ter le monde, Escot le per­turbe, le pro­voque en créant un niveau d’émotion que la lit­té­ra­ture tra­di­tion­nelle ignore.


Le livre devient un miroir aussi ter­rible qu’ironique jusqu’à sa page de cou­ver­ture. Volon­tai­re­ment « laide », kitsch, elle se situe en devers du contenu. Son second degré « aurait pu faire aussi une belle pochette de groupe genre électro-rock des nuits pari­siennes en tocs » dit le créa­teur. Géné­ra­le­ment, il est consi­déré comme un poète quasi hard-core qui écrit par exemple dans Occiput  : « La bite s’enfonce / au fond de la fente qui te suce, / glo­bules en sus­pen­sion, / les molé­cules retour­nées / dans la fente, la gra­vi­ta­tion, / quand c’était sur un point déplié, pliure, repliure ». Mais dans Plan­ning l’écriture prend un carac­tère « blanc », neutre. Elle est à l’image du pro­prié­taire de l’agenda. « Jo la Ron­delle » est avant tout un homme « bien ordi­naire », un rien obsédé par un moindre bobo, l’étant lui-même… Son égo­tisme est le par­fait por­trait de l’“homo post­mo­derne” entraîné vers une forme de tra­gique du même acabit.

Para­doxa­le­ment, ce livre qui se réduit à une char­pente est d’une force émo­tion­nelle inat­ten­due. Preuve que des sché­mas nar­ra­tifs basiques font ce que les nar­ra­tions ne font pas. Plan­ning devient une poé­sie aussi évi­dente que para­doxale et cri­tique. Là où un Beckett l’avait porté jusqu’au silence, Escot le relève pour le per­cer encore. La forme per­met d’assembler en autant d’unités que de frag­ments un récit en « uni­tés poé­tiques et dra­ma­tiques » d’états d’âmes et de faits tous deux réduits à leur plus simple expres­sion dans cette nef du fou.
Il ne s’agit pas pour autant d’entrer mais de sor­tir des choses. La langue au cou­teau est insi­dieu­se­ment méchante envers les corps flui­diques des mon­tagnes colo­riées de la lit­té­ra­ture ambiante. Liée à la démence, elle n’a rien pour­tant d’un logos fou. C’est même le contraire. Et cela crée sa force. Elle met à nu en ses lanières le feu tordu qui anime l’être. Son monde de facto s’ouvre comme un ventre en gésine. De toute sa bles­sure obs­cène il bâille sans goût de miel et de sucre. Il pos­sède une saveur bien plus amère qui trans­cende les repères tem­po­rels qui l’enclosent. Pro­dui­sant un babil indis­tinct pour cer­tains et pour d’autres sublime, la langue fait sur­gir l’inconscient dans ses vagis­se­ments sous figure expres­sion­niste. Comme si les mots étaient inca­pables de dire tout ce que l’auteur vou­lait leur faire dire, Escot crée ici des syl­labes parfaites.

jean-paul gavard-perret

Pierre Escot, Plan­ning, PPT Edi­tions, 2013, 10,00 €
Pierre Escot, Décompte zéro un  et Les Bords, Edi­tions de la Salle de bain, Rouen, 2013, 10,00 € et 7,00 €

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Filed under Chapeau bas, Poésie

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