Penser est une image : entretien avec Virginie Boutin

« Faisons-nous un objet quand nous fai­sons l’amour ? » Par cette ques­tion virgi­nie Bou­tin illustre la puis­sance des images. Nous les obser­vons moins qu’elles-mêmes ne nous contemplent. Espé­rant qu’il reste en nous un moi capable d’y plon­ger pour envi­sa­ger et dévi­sa­ger autre chose que de l’idée, l’artiste invente de l’inattendu dans le concret. Et ce, non par la pen­sée qui n’est qu’une idée. Certes, elle rêve, ima­gine mais pour se sau­ver du simple « cogito » que le vent envoûte, élance, envoile. Elle sait que nul ne sort  de la pen­sée. Mais il s’agit de faire autre chose que pen­ser, sinon par l’image qui réflé­chit au double sens du terme.
Errant parmi les ruines de ceux qui croient cer­ner l’idée la tête incli­née vers la terre, dans son œuvre la créa­trice pro­pose des traces qui se perdent pour mieux en cap­ter d’autres. Vir­gi­nie Bou­tin apprend à ne pas cher­cher à rete­nir, à cap­ter la gélive pen­sée. En nous, elle agit seule­ment dans un aveugle mou­ve­ment d’images naïves et sourdes. Tout le reste est sala­ma­lec. La pre­mière croyance de la pen­sée, c’est elle-même. Il faut donc pas­ser par l’image moins pour sous­traire l’homme à la pen­sée que savoir apprendre à appré­hen­der l’existence en évi­tant ce que disait Rous­seau : « L’homme qui médite est un ani­mal dépravé. ». A ce titre, au cogito il convient de pré­fé­rer un « j’image donc je suis ». Preuve que l’imaginaire est non la folle du logis mais ses murs.

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le pied droit ou le gauche, c’est selon. Et le désir fou de les faire cou­rir der­rière des idées.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Ils ont pris des plis au coin des yeux, mais tant qu’on vieillit, c’est qu’on est vivant.

A quoi avez-vous renoncé ?
À renon­cer.
Résis­ter. Ne pas se déser­ter. Conti­nuer à créer/à écrire même si la recon­nais­sance escomp­tée tarde à venir ou ne vien­dra jamais.

D’où venez-vous ?
De quelques mil­liards de cel­lules en deve­nir échouées sur une petite pla­nète en sus­pen­sion dans un uni­vers en expansion.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Le cer­veau hyper­tro­phié d’homo sapiens-sapiens, déve­loppé au-delà du nécessaire.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Le rituel du soir, ne pas m’endormir tout de suite. Retar­der l’appel de la nuit, pro­lon­ger le pas­sage de la veille au som­meil — cet entre-deux qui nous met dans un drôle d’état et où les pen­sées vaga­bondent si libre­ment. J’aime cette intimité-là.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
La défi­ni­tion.
Toute démarche artis­tique est, par nature, une mise en abyme de la pen­sée qui le plus sou­vent s’ignore et ne se reven­dique pas comme telle. La pen­sée est l’évidence avec laquelle nous vivons sans nous inter­ro­ger sur sa réa­lité.
L’enjeu de mon tra­vail tend pré­ci­sé­ment à repré­sen­ter la pen­sée à elle-même. En être à la fois l’image et s’en faire le miroir.
Cette dimen­sion de la réflexi­vité, de la pen­sée qui fait retour sur soi et se prend elle-même pour objet de réflexion, est la scène devant laquelle je place celui qui regarde et qui devient spec­ta­teur non seule­ment cri­tique mais auto­cri­tique puisque la pen­sée humaine est notre théâtre commun.

Com­ment définiriez-vous votre figu­ra­tion visuelle de la pen­sée ?
Un flux inin­ter­rompu en mue per­pé­tuelle dont il nous est impos­sible de s’abstraire. On ne sort pas de la pen­sée. Inca­pable de se quit­ter, elle ne sait pas faire autre chose que pen­ser, aussi se réfléchit-elle, au double sens du terme.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Cer­tai­ne­ment la pre­mière à s’être impri­mée sur ma rétine. La sen­sa­tion pré­cède le sens.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Aussi loin que je me sou­vienne : « Les contes de la rue Broca » de Pierre Gripari.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Prin­ci­pa­le­ment des per­cus­sions afri­caines et de la musique contem­po­raine — j’écoute la musique en dansant.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Les cahiers » de Paul Valéry.

Quel film vous fait pleu­rer ?
« Deux jours à tuer » de Jean Becker.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
À la fois un per­son­nage, une actrice et sa doublure.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A quelqu’un qui n’existe pas.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Le ventre mater­nel. Ce proto-monde où se jouent tous les possibles.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Pour déjouer l’inventaire à la Pré­vert, une coupe franche parmi les écri­vains qui ont occa­sionné chez moi de véri­tables cas de pen­sée : Nietzsche, Cio­ran, Camus, Beckett, Valéry, Deleuze, Morin.
Parmi les artistes : Les sur­réa­listes, le met­teur en scène Jean-François Pey­ret, le pho­to­graphe Gil­bert Gar­cin, Phi­lippe Ramette.
Et pour le décloi­son­ne­ment des genres, des scien­ti­fiques : Dar­win, Jacques Monod, Fran­çois Jacob, Alain Prochiantz.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Une année de plus, c’est déjà beau­coup, non ?

Que défendez-vous ?
Ma démarche bien qu’elle puisse offen­ser.
Par exten­sion, l’anthropodécentrisme — ne pas croire en l’homme comme on a cru en Dieu.
Com­ment ? Je reven­dique une pen­sée réso­lu­ment artiste et défends un art de pen­ser qui per­met­trait d’éprouver com­ment se forment nos repré­sen­ta­tions et nos idées, c’est-à-dire com­ment s’invente notre pen­sée en expé­ri­men­tant pré­ci­sé­ment sa pro­pen­sion à l’invention comme consti­tu­tive de son identité.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
Un cadeau empoisonné.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ? “
Vivre dans la réponse ne dispenserait-il pas de la question ?

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Pour­quoi se demande-t-on pourquoi ?

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 6 novembre 2017.

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