Susan Howe, Mon Emily Dickinson

Un consé­quent plaidoyer

Susan Howe éclaire la per­son­na­lité d’Emily Dickin­son. A la mala­dive et dia­phane poé­tesse se sub­sti­tue la figure de proue de la poé­sie mon­diale. Car l’agoraphobe trans­forma chaque poème bien au-delà de sa légende roman­tique éva­nes­cente. Emily Dickin­son devient ici le « Fusil chargé »  (titre d’un de ses textes) qui bat la cam­pagne et ses forêts des songes. Le souffre n’est jamais loin là où la nuit semble avoir rai­son de tout. Mais elle remue, car la poé­tesse ne lui accorde nul répit et pas même l’occasion de mou­rir.
Exit les éthers vagues au pro­fit d’une pré­ci­sion qui ne rate jamais sa cible et ne lâche jamais sa proie. Susan Howe (elle-même poé­tesse)  met les points sur les i et les montres à l’heure. Exit aussi les visions miso­gynes de ceux qui crurent voir dans la poé­tesse une sau­va­geonne brouillonne. Dickin­son n’était pas seule­ment une poé­tesse du regard mais de l’intelligence la plus profonde.

Susan Howe en finit avec le sen­ti­men­ta­lisme qui vou­drait clô­tu­rer l’œuvre. Elle remet l’Américaine dans son contexte afin de situer la puis­sance de l’œuvre face aux pou­voirs poé­tiques, sociaux et reli­gieux de l’époque.La trans­gres­sion demeure le maître mot d’une œuvre qui se refusa pour autant d’en faire un absolu. Emily Dickin­son avait mieux à faire : avan­cer dans la langue à coup de répé­ti­tions, sur­prises, dis­lo­ca­tion, syn­taxe décons­truite. Peu sont allés si loin pour faire suer le logos et le por­ter au bord de l’indicible et lui faire rendre grâce.
Si elle avança soli­taire et mas­quée, c’était seule­ment afin qu’on lui foute la paix. Ses textes res­tent des copeaux semés dans la paresse du silence. Le temps y devint un mou­choir noué. Dans sa phase com­plé­men­taire de conti­nuum il prit la trans­pa­rence de la trom­pe­rie dans sa rete­nue et son goût d’oubli.

Emily Dickin­son rap­pela que nous devons res­ter l’autre et la lutte. Qui n’est pas et ose se dire avance dépos­sédé de lui-même dans l’indifférence. Toute volonté est for­cé­ment vio­lence. Qu’importe si à la fin toute bio­gra­phie s’efface d’elle-même.

jean-paul gavard-perret

Susan Howe, Mon Emily Dickin­son, tra­duc­tion d’Antoine Cazé, Edi­tions Ypsi­lon, coll. “Fra­gile”, 2017, 257 p. — 22,00 €.

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