Giorgio Manganelli, Aux dieux ultérieurs

Giorgio Manganelli, Aux dieux ultérieurs

Manganelli nous ouvre ses simulations de zoo

En ouvrant Aux dieux ultérieurs de Giorgio Manganelli, je me suis dit : encore des phrases alambiquées avec une farandole de subordonnées et de suggestions baignées d’hypothèses qui n’aboutissent à rien. Levant le nez du livre, j’ai ajouté in petto : Mais n’est-ce pas notre destin ?
Je m’y suis remis en pensant que c’était tout de même mieux que la période durassique, durant laquelle les marguerites ressemblaient à des tuyaux d’arrosage, où le néant enroulé sur lui-même ne produisait plus même l’idée d’inexistence. Peu à peu, j’ai été pris par la lecture de Manganelli car il a « une façon régalienne de penser, d’opiner, de rêvasser » et est « incapable de penser à des choses humbles et pauvres ». Avec lui, on a un sentiment de flux incessant, de vagues qui arrivent sans se retirer, une manière d’être au verbe répété à la Péguy.

Qui est Manganelli ? A l’instar de tous les écrivains, personne n’en sait rien. Peut-être, au fond, que seule la quatrième de couverture de n’importe quel livre suffit à savoir à quel type vous avez à faire. Manganelli était « expert en choses inexistantes ». Il gît désormais sous une stèle comme les experts gisent dans le jardin des expertises et de l’inexistence.
Comme Nietzsche considérait la réalité comme une vérité esthétique c’est-à-dire une illusion nous permettant d’affronter la vie, Manganelli croit que la destination de la littérature est de transformer la réalité en mensonge, une forme d’écorchement de l’évidence. Dans
Aux dieux ultérieurs, il déplie de longs chapitres à ne rien démontrer d’autre que son goût animal pour les hypothèses suggestives. Sa manière d’ironiser en pliant les conjectures à sa joie de disserter nous entraîne dans un magnifique escalier à double hélice, perché sur une grande roue.

On ne sait plus si on monte ou si l’on descend, si l’on est claustrophobe ou sous-marinier. Le mensonge devient, non pas une seconde nature, mais une seconde de vérité perdue dans l’absolu des mystifications. Au grand dam de tous les moralistes. C’est une littérature sans mémoire, un dissolvant où rien ne demeure de la page précédente et rien ne restera de la suivante.
Il veut parfois être un aigle dont « l’œil rédige un continuel et rapide cadastre du monde », parfois « un haïsseur général… interprète de la haine collective susceptible de traduire théologiquement son propre destin de justicier ». Il y a ce balancement continu entre la moquerie dont « aucun être n’est suffisamment infime pour se soustraire (au) catalogue mortel » et le drame de ne pas avoir su « gérer l’autoconscience de l’indignité de l’existant ».

En terminant ce texte, bien au-delà du roman, je pensais au Neveu de Rameau de Diderot. Diderot écrit comme un voltigeur qui doute de l’intérêt de la voltige, prenant le trapèze pour ce qui permet de « surmonter l’antinomie du continu et du discret » selon Claude Lévi-Strauss. Il est dommage que les écrivains ne meurent pas tous assassinés. Cela nous permettrait une autopsie en bonne et due forme de leur cerveau dont les circonvolutions ne tiennent pas tant du labyrinthe que de la crainte qu’il n’en existe aucun d’assez tortueux pour réfracter le monde duquel les autres animaux terrestres sont exclus.
Imaginez l’impact que cela aurait sur la décroissance romanesque si une loi imposait que tout écrivain soit dûment abattu aux termes de son œuvre. Il ne resterait vraisemblablement que des Manganelli et des Diderot pour prendre un tel risque dont la réalisation serait inéluctable : la littérature en sortirait vainqueur de même que la pâte à papier.

Il ne nous resterait que les splendides simulations de zoo, ces univers étranges où tout est formidablement vrai puisque dénué de faits. Balzac a sûrement été occis : sa faune humaine ne comptait-elle pas deux mille personnages ? Presque autant que de réincarnations et d’amours chez notre Giorgio et d’ironiques paraboles chez l’encyclopédiste.
Prions pour que les homicides, les ménageries, les mille et une causticités des écrivains se multiplient ! Cela fera autant de boue en moins à balancer sur la tête de nos contemporains.

valery molet

Giorgio Manganelli, Aux dieux ultérieurs, éditions Ombres, 1998, 192 p. – 52,90 €.

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