Yannick Torlini, Tandis que

Yannick Torlini, Tandis que

Du nouveau lyrisme

Après avoir publié un texte plutôt raté car trop didactique (Nous avons marché, Editions Al Dante), avec Cama[r]ade et surtout Tandis que, Yannick Torlini s’inscrit parmi les grands poètes de la jeune génération. Celle qui ose un certain lyrique original et bien nécessaire à une période de désenchantement. Contre le désastre du temps, le poète opère ce qu’il nomme à juste titre « une langue très langue » dans un processus itératif. Le poème s’y déploie à la manière d’un véda. Au milieu d’un simple effet d’énumération, chaque injonction est là pour creuser toujours plus loin :
« Tandis que jusqu’au plus profond de la nuit jusqu’au plus profond des éclats et des agglomérats de tandis que jusqu’au plus profond de l’obscur qui nous travaille à notre insu tandis que l’obscur tandis que ça travaille et malgré l’envahissement des voix l’envahissement des cris et des discours et des régimes à vide tandis que ça n’a jamais cessé jusqu’au plus profond de la nuit ça n’a jamais cessé et dans la gorge et dans les poumons et ça n’a jamais cessé jusque dans ce je qu’il faudrait taire»,
une telle écriture fait la jonction entre Joyce et Beckett. Le premier pour les effets de langue, le second pour son souci de pénétrer le silence.

Yannick Torlini prouve que le lyrisme itératif est un envahissement d’un nouvel ordre. Il travaille au sein de l’obscur et de la disparition non par effusion mais tassement. Au « si je suis » (de Beckett) répond le « je suis tu es » du poète. Il rejoint la seule langue qui pourrait donner à la chair ses caresses et aux os ses claquements. Dans sa dispersion comme en ses effets retards, ses éboulements ou ses prières, la poésie est l’avancée nouvelle face à l’obscur. Après Tarkos, Torlini reste donc une révélation de l’époque. Emergent des voix lointaines toujours cachées dans la proximité de l’ici-même. Un monde surgit, non par effet de réel (cette foutaise), mais de la gorge qui perce le silence de ses raclements, travaille du dedans pour le faire sortir des soutes de la maison de l’être. Les masses sonores en émoi finissent par ramener sur le clair de terre une sentinelle ou une épouse toute neuve pour le réel. Cette épouse se nomme langue de la nuit, oiseau inconnu. Jim Jarmusch pourrait le filmer comme il filma Kurt Cobain au milieu d’une forêt nocturne.

jean-paul gavard-perret

Yannick Torlini, Tandis que, Editions derrière la salle de bains, Rouen, 2014, 10,00 €.

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