Boutheyna Bouslama, Elles se fiancent toutes
Boutheyna Bouslama est féminine jusqu’au bout des orteils. Dans Shoes son obsession de fashonista pour les chaussures lui servit de narration pour un achat transformé en rituel à fort potentiel émotionnel. Quatre textes sérigraphiés sur papier de soie (propre à l’emballage des chaussures) ont été diffusés dans des magasins adéquats afin de déplacer la perception d’une œuvre d’art et d’interroger son sens et sa valeur. Un cinquième texte est projeté en vidéo lors des happenings de l’artiste. La féminité n’empêche pas le féminisme des plus intelligents. Il ne cherche pas à embellir la femme mais à montrer le monde tel qu’il est. L’artiste prend les idées reçues en filature pour rappeler à ses semblables le peu qu’ils sont et ce qu’ils « font ». Elle ne les accuse pas de lâcheté pour autant. Défiant la bise qui souffle dans les creux des destins, elle tente d’en devenir flûtiste mais doute que la mission fondamentale et fédératrice de l’art puisse être considérée comme une religion.
Ne cherchant jamais comme tant d’artistes à réchauffer les zones érogènes mais sans pour autant pratiquer un art ascétique, Boutheyna Bouslamal ne laisse à personne le droit d’être méprisé. Avec Papiers elle posa la question du sens de la diffusion, de la valeur, de la légalité de l’œuvre d’art tout en montrant la difficulté de la reconnaissance administrative des immigrés Ces « papiers » sont de faux permis de séjour qui furent distribués et disséminés dans Genève. Quant à L’infusion à la menthe, le jus d’orange et le râteau (l’œuvre la plus poétique et la plus minimaliste de l’auteur), elle raconte une histoire d’amour qui comme toute « bonne » histoire du genre finit mal en général.
Après Histoires de famille – séries des textes sur les livres de sa bibliothèque familiale où elle opère la jonction de sa généalogie personnelle avec le texte et à la matérialité du livre sous forme de correspondance -, l’artiste et cinéaste qui demeure une écrivaine propose dans un de ses derniers livres deux lettres à la mère où il est question de la thèse de doctorat de celle-ci intitulée The American Woman Today et d’un tract des Guerilla Girls. Ces imprimés, issus de la bibliothèque familiale et conservés par l’auteure l’amènent à digresser à propos de condition féminine, du féminisme des années 1970 et de celui d’aujourd’hui.
Le monde contemporain reste dans Elles se fiancent toutes une nef des fous à la dérive. C’est aussi un temps de crises où sur Internet et pour se remarier les hommes ne cherchent plus les femmes les plus belles mais le meilleur marché. En attendant, l’artiste ne cesse de river le clou à tous les voyeurs qu‘elle épingle même s’ils n’y sont pour rien tant ils sont vautrés dans des magasins de vanités qui cultivent le vide. Mais néanmoins elle n’est pas de celles (ou de ceux) qui vomissent sur le bonheur des autres. Leur joie l’accompagne comme une ombre. Sachant que l’emballage du péché est toujours le plaisir, elle s’en amuse explorant des situations limites où l’on peut compter sur la petitesse d’autrui.
L’œuvre de Boutheyna Bouslama demeure intense en devenant un baiser de Judas sur la face à la réalité. Mais après tout un baiser est toujours bon à prendre et qu’importe si en son corps amoureux l’artiste ne dessine pas de beaux poèmes. Elle ne cherche en rien les honneurs et ne gagne pas ses fleurs par des appâts et les standards de la « beauté féminine ». Si l’artiste porte une croix, c’est une croix bien à elle comme le fit Ana Mendieta mais de manière plus distanciée et suicidaire. Parce que la suissesse s’est tirée d’un péché (originel ou non), l’élégance prend chez elle des chemins de traverse. Ce qui lui fait plaisir ne réjouit pas forcément le gogo qui rêve de l’acupuncture avec les flèches de Cupidon.
Néanmoins, l’œuvre déclenche des soupirs particuliers même s’ils ne font pas surgir des madrigaux. Reste une manière d’opter pour une forme d’altruisme jusque dans l’instinct sexuel où l’artiste verse un peu de désespoir mais aussi la volupté de s’enivrer du souffle de l’autre. La créatrice demeure à ce titre une Princesse Charmante qui secoue les hommes : faute de mors, leurs plaisirs se muent en bourreaux.
jean- paul gavard-perret
Boutheyna Bouslama, Elles se fiancent toutes, Art&fiction, Lausanne, coll. Sonar, 2014, 100 exemplaires, 32 p. – CHF 15 / € 10 .