Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht
Une étude historiographique sur la participation de la Wehrmacht au génocide juif
Le titre du livre ne doit pas induire le lecteur en erreur. Son contenu ne se limite pas à une analyse des crimes proprement dits commis par l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Bien au contraire, il dépasse des bornes chronologiques qui paraîtraient logiques pour mieux inscrire l’étude de ce phénomène dans un cadre plus large, dans un contexte historiquement plus long afin de mieux faire comprendre le mécanisme qui poussa les chefs de la Wehrmacht à collaborer avec le pouvoir national-socialiste dans l’exécution de millions de civils, notamment juifs.
C’est là le grand intérêt de cet ouvrage. Sur les six chapitres, deux seulement sont consacrés aux évènements de 1939-1945. Leur contenu scientifique cohabite avec une charge émotionnelle très intense. S’appuyant sur des travaux universitaires pointus, Wette décrit avec minutie la façon dont les officiers allemands ont participé à la guerre d’extermination entreprise par Hitler, et ce dès 1939 en Pologne, avant le tournant radical de juin 1941 et de l’invasion de l’Union soviétique. Cette participation a pris une double forme : d’abord, selon Wette, une adhésion à l’idéologie raciste et antisémite des nationaux-socialistes avec, comme conséquence, la retranscription fidèle des ordres donnés par le pouvoir politique ; ensuite la mise en œuvre des exécutions de civils en général, et des juifs en particulier. Le travail de Wette vise à démontrer que la Wehrmacht a participé à l’extermination des juifs européens. Elle jouerait donc un rôle non négligeable dans l’atroce réalité de la Shoah. C’est la légende d’une « Wehrmacht propre » qui se serait contentée de faire la guerre que l’universitaire allemand veut mettre en pièces.
Ainsi s’explique le cadre chronologique très large qu’il donne à son étude. Selon lui, l’hostilité culturelle et politique à l’égard des Slaves, et notamment des Russes, plonge ses racines dans le passé. Elle commence à s’exprimer au XIXe siècle, à travers des sentiments mêlés, de la peur des hordes slaves à l’idée de la supériorité raciale allemande, en passant par la vision d’une Russie, colosse aux pieds d’argile. Enfin, à partir de 1917-1918, le bolchevisme vient se superposer à ces précédentes perceptions. Quant à l’antisémitisme, Wette en décèle la présence dans l’armée allemande dès la Première Guerre mondiale. La défaite, la légende du coup de poignard planté dans le dos de l’armée par les civils, la paix de Versailles et la crise de la république de Weimar, ne font qu’amplifier ce rejet des juifs chez les responsables militaires allemands.
On comprend là où veut en venir Wette : le terrain dans lequel Hitler plante ses graines de haine est déjà fertilisé. Il existe, selon l’auteur, une logique implacable dans le soutien apporté par les chefs de laWehrmacht dans la Shoah et les tueries perpétrées en Russie. Cette compromission a-t-elle débouché sur une mise en accusation, au moment de la défaite de 1945 ? En réalité, non. Wette décrit le mécanisme par lequel s’est mise en place la légende de la « Wehrmacht propre », sitôt les jugements de Nuremberg rendus, avec la participation des anciens chefs militaires reconvertis dans la Bundeswehr, des nouveaux responsables politiques de la RFA et même des alliés occidentaux (Guerre froide oblige), sans oublier la population allemande désireuse de tourner la page.
Tous étaient d’accord pour rejeter la responsabilité de la tempête de feu et de sang sur les nazis. Il faut attendre une nouvelle génération d’historiens, à partir des années 1970, pour voir émerger un autre courant historiographique, plus critique celui-là, sur l’histoire de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale.
On regrettera le ton parfois un peu véhément et certains jugements de valeur qui dérangent dans un tel travail scientifique, certaines contradictions, certaines condamnations abruptes (même les conjurés du 20 juillet 1944 ne trouvent pas grâce aux yeux de l’auteur). Le travail de Wette s’inscrit dans une vision qui tend à mettre en avant la responsabilité collective des groupes (professionnels, nationaux, etc.) dans les crimes commis pendant cette période. Or, il convient de garder à l’esprit la complexité de tout phénomène historique, surtout dans une période aussi terrible que celle traitée ici. C’est pourquoi l’étude aurait gagné à une analyse plus approfondie des cas de résistances à l’intérieur de l’armée, même s’ils sont restés isolés.
Ce livre, au contenu dense, qui maîtrise soixante ans d’historiographie, apporte une somme de connaissances sur la guerre menée entre 1939 et 1945. On s’aperçoit qu’il reste encore beaucoup à apprendre.
f. le moal
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Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht, Perrin, 20 août 2009, 385 p. – 21,90 euros. |
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