Élisabeth Vigée Le Brun, Les Femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées

Élisabeth Vigée Le Brun, Les Femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées

Une image instructive de la fin du XVIIIe

Le copieux volume établi par Didier Masseau comprend les souvenirs de Vigée Le Brun et une série de « Notes et portraits » qui viennent se joindre très à propos au texte autobiographique. L’ensemble donne au lecteur une image fort instructive de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles, la période correspondant aux années où l’artiste a établi sa carrière avant de fuir la Révolution et de séjourner dans divers pays d’Europe.

Portraitiste des têtes couronnées et de la noblesse, jouissant aussi d’un succès mondain auquel elle tenait beaucoup, la mémorialiste n’en est pas moins attachée aux voyages d’études comprenant des visites aux musées et des séjours prolongés dans des lieux dont les paysages peuvent l’inspirer. Au fil des pages, on découvre toute la gamme des expériences que pouvait vivre un artiste de son temps, avec des aperçus souvent surprenants sur la vie de cour en France sous l’Ancien Régime ou en Russie du temps de Catherine II, qui côtoient des observations sur les auberges sordides où Vigée Le Brun pouvait s’arrêter au cours de ses longs déplacements.

 

La mémorialiste reconstitue son époque aussi bien grâce au souci d’en donner une idée précise, que malgré elle, à travers ses préjugés et les artifices – frappants pour un lecteur de notre époque – d’un récit dont le but essentiel consiste à se donner une image conforme à un idéal daté : très moraliste, attaché aux valeurs de l’Ancien Régime. On peut trouver agaçantes certaines particularités de ce récit, notamment le parti pris de faire l’éloge des têtes couronnées en émettant le moins de critiques possible à leur sujet, d’où ressort une galerie de portraits peu crédibles et plutôt répétitifs dans leur idéalisation. Mais les défauts de ces souvenirs ont aussi leur intérêt, témoignant des contraintes et des conventions de jadis. Par ailleurs, Vigée Le Brun laisse lire entre les lignes nombre de choses qu’elle refuse d’attester, tout comme elle trahit ses propres insuffisances d’être humain et d’artiste, qui confèrent par endroits à son texte un aspect involontairement comique. Parallèlement, les jugements qu’elle porte sur ses contemporains et sur les grandes figures de la peinture ancienne, dont elle parcourt les œuvres, contribuent à maintenir notre intérêt pour ses écrits, qu’il s’agisse de passages où elle émet des avis obsolètes, ou de commentaires dont la pertinence révèle les qualités intellectuelles de l’auteur.

 

Les chapitres les plus passionnants à notre sens, outre ceux consacrés à l’Ancien Régime, correspondent aux séjours de l’artiste en Italie, en Russie et en Suisse : l’on a rarement lu des impressions de voyage aussi riches et instructives remontant à cette époque. Lorsqu’elle parle de pays étrangers, la mémorialiste laisse plus volontiers libre cours à son esprit critique, ce qui rend les chapitres en question plus vivants et plus savoureux que d’autres.

 

L’ensemble du texte se lit avec curiosité, y compris pour ses défauts. Si l’on a du mal, en définitive, à trouver attachant le personnage de Vigée Le Brun – le souci de son image lui nuit davantage qu’il ne la sert, à nos yeux -, on est porté à l’admiration envers cette femme qui a su non seulement s’imposer en tant qu’artiste, mais aussi devenir l’un de ses témoins les plus remarquables de son temps.

a. de lastyns

 

   
 

Élisabeth Vigée Le Brun, Les Femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées, Tallandier, avril 2009, 624 p. – 25,00 €

 
     

 

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