Frédéric Dessberg, Le triangle impossible. Les relations franco-soviétiques et le facteur polonais dans les questions de sécurité en Europe (1924-1935)
Le destin de la France s’est-il joué à l’Est ?
La période de l’entre-deux-guerres souffre de l’attraction exercée sur les historiens et le public par la Première et la Seconde Guerres mondiales. Or, ces vingt années devraient au contraire susciter un plus grand intérêt car elles comprennent autant la liquidation de l’héritage de la Grande Guerre que la matrice du terrible conflit suivant. On ne peut donc que se féliciter de la publication du livre de Frédéric Dessberg sur les relations entre la France, l’URSS et la Pologne, pendant une décennie cruciale de l’entre-deux-guerres, de 1924 à 1935. Les bornes chronologiques peuvent surprendre un lecteur non averti. Pourtant, elles sont parfaitement logiques, puisqu’elles partent de la reconnaissance de l’URSS par la France et courent jusqu’à la signature du pacte franco-soviétique.
L’étude de Frédéric Dessberg participe à l’entreprise historiographique majeure, menée par le prof. Georges-Henri Soutou, de l’université Paris-IV Sorbonne, et qui l’a conduit à diriger des travaux sur les relations de la France avec les pays de l’Est dans l’entre-deux-guerres. Citons les livres de Traian Sandu sur la Roumanie, de François Grumel-Jacquignon sur la Yougoslavie et celui d’Isabelle Davion, qui vient d’être publié à son tour, sur la Tchécoslovaquie. Ce renouvellement des analyses historiques offre des regards inédits sur cette période et cette région, et permet d’apporter des éléments de réponse sur l’explication du grand échec que connaît la France dans sa politique de sécurité face à l’Allemagne. La qualité du travail de Frédéric Dessberg vient tout d’abord des sources dépouillées, absolument impressionnantes : archives françaises, polonaises et russes, et même géorgiennes. Ensuite, tous les domaines sont étudiés, aussi bien politique que militaire, en passant par les questions économiques. Enfin, la confrontation entre les trois acteurs est toujours menée avec agilité. Terminons en précisant que le propos est clair, les analyses approfondies et accessibles au plus grand nombre, ce qui n’est pas toujours évident dans des travaux universitaires.
Ce livre nous plonge dans les méandres de politiques étrangères fort compliquées, menées par des responsables (les Français Herriot, Briand, les Polonais Pilsudski et Beck, les Soviétiques Tchitcherine, Litvinov et Staline) dont les pensées et les actions ne sont pas toujours faciles à décrypter. Ce qui ressort avec clarté, c’est la situation complexe dans laquelle la diplomatie française se meut dans cette période. Comment concilier en effet des intérêts souvent foncièrement contraires ?
Face au danger d’une Allemagne potentiellement revancharde, la France s’est alliée à la Pologne, pour constituer cette fameuse barrière de l’Est qui doit la protéger des Allemands mais aussi des Soviétiques. Mais rapidement ce pays devient un handicap puisqu’il tente de freiner les Français quand ils se rapprochent de l’Allemagne ou de l’Union soviétique. Une différence majeure, et bien mise en lumière ici, oppose les deux pays. Pour la France, « l’ennemi » principal reste l’Allemagne, pour la Pologne, c’est l’URSS. Quant aux Soviétiques, leur objectif est de diviser les pays européens et capitalistes, afin d’empêcher une coalition contre « la patrie du socialisme ». Il suffit d’ajouter le poids de l’attachement français à la sécurité collective et à l’alliance avec le Royaume-Uni (qui ne cache pas son désintéressement pour les affaires orientales) pour comprendre les difficultés de la diplomatie française.
Obsession de sa sécurité pour la France, obsession de l’indépendance pour la Pologne, obsession de la survie et de la division de ses adversaires pour l’Union soviétique ; on voit que l’établissement du triangle stratégique relevait du défi.
Les nombreuses pages consacrées aux relations franco-soviétiques permettent de saisir l’intensité de l’hostilité ressentie en France à l’égard de l’URSS, et pas seulement dans les cercles politiques les plus anticommunistes. De nombreux responsables français, au Quai d’Orsay comme dans l’armée et la presse, n’ont pas oublié Brest-Litovsk et les dettes impayées. De plus, la nature idéologique du régime de Moscou pose un redoutable problème. Frédéric Dessberg analyse très bien à quel point Paris se méfie de l’activisme jugé subversif des agents soviétiques ou des communistes français. Ce point contribue largement à freiner le rapprochement. Les facteurs de politique intérieure, dans les trois pays, jouent un rôle majeur dont tous les responsables tiennent compte. Les pages consacrées à l’affaire Rakovski sont très intéressantes à cet égard.
En somme, les trois acteurs se méfient les uns des autres. Les Français craignent par dessus tout l’alliance entre Berlin et Moscou (le syndrome Rapallo) tout comme les Soviétiques s’inquiètent du rapprochement entre Paris et Berlin. Il faut attendre le tout début des années Trente pour que la France agisse véritablement pour obtenir une alliance soviétique qui ne suscite que peu d’enthousiasme aussi bien à l’état-major français qu’à Moscou, qui ne renonce à aucune de ses ambitions. Et au milieu se trouve la Pologne que la France ne se décide pas à abandonner et qui la gêne dans sa politique à l’égard de l’Union soviétique.
Comme l’écrit Dessberg dans sa conclusion, la politique française ne fut pas menée avec détermination dans une direction possible. La France ne choisit pas, ne tranche pas, comme elle n’a pas voulu ou su le faire entre l’Italie et la Yougoslavie. Mais en même temps, le livre nous décrit très bien les sables-mouvants dans lesquels la diplomatie française devait se déployer et nous invite à nous interroger sur les jugements souvent négatifs que l’on porte sur les décideurs de cette période.
f. le moal
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Frédéric Dessberg, Le triangle impossible. Les relations franco-soviétiques et le facteur polonais dans les questions de sécurité en Europe (1924-1935), Bruxelles, Peter Lang, 2009, 440 p. -42, 70 euros. |
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