Willy Ronis – Autoportrait d’un photographe
La sortie en DVD offre une seconde vie à ce remarquable documentaire consacré au très grand photographe qu’est Willy Ronis
Il y a un peu plus de trois ans, la Maison européenne de la photographie – qui fête en 2006 son dizième anniversaire – offrait sa salle de projection au lancement en avant-première d’un documentaire consacré à Willy Ronis, Autoportrait d’un photographe, réalisé par Michel Toutain et écrit par Georges Chatain. Destiné à la diffusion télévisuelle, il eut aussi une belle carrière en festival et obtint le Prix Photo en 2004. Mardi 28 novembre, cette même salle de projection l’accueillait de nouveau, cette fois à l’occasion de sa sortie en DVD chez Doriane Films – une édition qui adjoint au documentaire proprement dit une courte interview de Georges Chatain, un diaporama de photos complétant ce qui est montré dans le film – l’on voit notamment les tout derniers nus réalisés par le photographe – et une biographie de l’artiste.
170 000 déclics, 500 images auxquelles Willy Ronis reconnaît une qualité et une richesse signifiante suffisantes pour figurer dans une exposition dont il n’aurait pas à rougir, 75 années de « traque photographique », et un ultime autoportrait réalisé en automne 2002, soit 76 ans après le premier… ces quelques chiffres tracent des lignes bien arides qui, bien sûr, ne circonscrivent pas l’œuvre du photographe mais en suggèrent l’ampleur et l’importance. Plutôt que d’en offrir un panorama circonstancié, qui reprendrait, de manière « événementeille » – comme l’on parle d’ »Histoire événementielle » à propos du contenu d’un manuel scolaire qui se borne à égrener des dates et des faits – chaque étape du parcours de l’artiste, les auteurs ont préféré donner à leur documentaire un tour plus léger, plus itinérant pourrait-on dire. Certes il y a bien une courbe chronologique qui est suivie, mais ce qui s’y accroche tient en quelques moments marquants, quelques souvenirs agréables et chéris… Pas de description factuelle de la carrière de Willy Ronis, presque pas de considérations techniques – sinon à la fin du film, où l’artiste développe ce qu’il entend par « vision globale » et souligne la récurrence du rythme ternaire dans ses photographies. Ce sont de clairs moments d’humanité qui se succèdent, mis en valeur par le montage.
Il y a de très belles langueurs de caméra – de brefs ralentis et des gros plans émouvants sur le regard de l’artiste, clair encore et empreint de gravité derrière ses lunettes.
Le montage est superbe, alternant les images de Willy Ronis évoquant ses souvenirs, les travellings sur les photos commentées, les vues du Paris d’aujourd’hui. Se mêlent, aussi, les propos du photographe parfois traversés par une question ou une remarque de Georges Chatain, et une tierce voix qui vient raconter les heures douloureuses – la Seconde Guerre mondiale, les persécutions antisémites, l’exode dans le Sud, la Guerre froide… Des heures dont Willy Ronis ne dit presque rien. Il est pourtant éminemment sensible à la souffrance et sait montrer sans euphémismes la franche misère des quartiers populaires de Paris, l’impitoyable dureté de la conditon ouvrière qui, par exemple, fauchera à 47 ans un mineur silicosé dont il a photographié le visage ravagé. Seulement ses images gardent, quoi qu’elles exposent, un fond de poésie, et jamais ne sombrent dans le pathos. Cela fait leur force, et leur vaut d’être aujourd’hui encore si émouvantes.
Au gré des tirages qu’il a épandus devant lui et qu’il commente au fur et à mesure qu’il s’en saisit, ou bien devant la masion de Gordes où fut pris le fameux Nu provençal, Willy Ronis ressuscite des instants forts, des anecdotes – des parcelles de vie qu’il a captées dans ses images. Laissant de côté les questions purement techniques auxquelles a pu le confronter la prise de vue, il concentre sa parole sur la dimension humaine des lieux où il a passé et des événements qu’il a vécus. Les photos dont il parle ont une histoire, disent une histoire – sont chacune une histoire avant d’être image. Sans doute est-ce en référence à cet état d’esprit qu’est mise en exergue, sur la jaquette du DVD, cette phrase aux allures de devise :
Ce n’est pas tellement la lumière qui m’inspire, c’est ce que la lumière éclaire.
Si Willy Ronis a d’abord épousé la photographie « par raison », l’union est vite devenue un « mariage d’amour ». Mais ses passions originelles étaient la musique et la peinture. Aussi ne sera-t-on pas étonné d’apprendre qu’il a puisé son sens de la composition chez Breughel et chez Bach – « le contrepoint de Bach a été pour moi une école formidable » dit-il… Voilà pour ce qui touche à l’analyse esthétique. Mais les ossatures merveilleusement calculées de ses photographies ont une âme, une âme qui leur est donnée par une exceptionnelle sensibilité à l’humain, marquée par une empathie pour la classe ouvrière née, raconte-t-il, alors qu’il avait 15 ans : il a croisé dans le métro un groupe d’ouvriers qui tout d’un coup se sont mis à chanter La Jeune Garde… Moment déterminant pour son travail photographique, autant que pour sa conscience politique : communiste de conviction, il sera longtemps collaborateur du magazine Regards, l’hebdomadaire illustré du Parti communiste français.
Son parcours s’égrène ainsi, par bribes anecdotiques racontées d’une voix d’où sourd une sorte de vigueur radieuse – qui n’est certes pas de l’optimisme béat, mais la force de qui a traversé des épreuves difficiles, a connu la tragédie et a su en surmonter les abîmes, se tenir à leur bord, suffisamment près pour n’en rien oublier mais à bonne distance pour n’y point sombrer.
Trois ans après ce tournage, la voix de Willy Ronis irradie encore. C’est tout une attitude existentielle qui s’entend là, enclose d’ailleurs dans la toute première phrase que prononce l’artiste en ouverture de ce documentaire :
J’entends souvent des gens, des photographes, même, parler de cette « revanche sur la mort » que serait la photographie. Je n’ai pas une image aussi tragique de la fonction photographique… Pour moi, ce sont des feuillets épars de souvenirs agréables et chéris que l’on conserve et que l’on est heureux de feuilleter ensuite.
Et c’est exactement sur ce mode-là qu’est construit le film : une balade agréable, que l’on est heureux d’effectuer en compagnie de Willy Ronis…
En une heure, le film ne peut qu’effleurer une carrière aussi longue, aussi riche. Mais justement : « effleurer » est le meilleur terme ; il s’agit en effet de montrer la fleur de cette œuvre immense, l’extrême fleur humaine et émotionnelle née des rencontres éphémères entre une lumière particulière et un instant de vie que seuls les grands photographes savent voir, saisir puis fixer sur la pellicule.
Accompagnement musical, rythme, montage… le film est un hommage qui a le ton des photographies de Willy Ronis : humain, chaleureux, qui ne dédaigne pas les petites pointes d’humour et ne méconnaît pas, non plus, la tragédie. Le film va au pas des souvenirs résurgents – sans doute cette même allure qu’adoptait le quêteur d’images lors de ses balades, avant que surviennent les « problèmes de locomotion » qui depuis quelques années le retiennent loin des rues et des chemins. Si Willy Ronis ne peut plus désormais pratiquer cette « photographie ambulatoire » qu’il affectionnait, il continue néanmoins de travailler : il veille toujours avec soin sur les publications qui ne cessent de célébrer son œuvre – en cette fin d’année 2006 ce sont pas moins de trois livres* qui sortent ou sont sur le point d’aborder les rayons des libraires – et met un point d’honneur à accompagner ce film, se tenant toujours à ses côtés depuis sa sortie en 2003. Willy Ronis est un grand photographe, certes. C’est aussi un grand monsieur généreux qui, lorsqu’on l’a remercié pour sa présence, a tout simplement répondu « C’est normal : j’étais invité. »…
J’ai eu, ce soir-là, l’insigne plaisir de lui serrer la main en quittant la MEP. Comme le chapeau m’a manqué – j’ai pour habitude d’aller nu-tête – qui m’aurait permis de le saluer bien bas !…
* Titres et références des livres :
– Jean-Claude Gautrand, Willy Ronis : Instants dérobés, Taschen, novembre 2006, 192 p. – 20,00 €.
– Christian Sorg, La Montagne de Wily Ronis, Terre Bleue, novembre 2006, 173 p. – 38,00 €.
– Willy Ronis, Couleurs de Paris, Le Temps qu’il fait, novembre 2006 – 35,00 €.
Willy Ronis – Autoportrait d’un photographe
Réalisation :
Michel Toutain et Georges Chatain
Durée :
55 mn
Bonus
– Interview de Georges Chatain
– Diaporama de photos n’apparaissant pas dans le film
– Biographie de Willy Ronis (texte)
isabelle roche
Michel Toutain et Georges Chatain, Willy Ronis – Autoportrait d’un photographe
Doriane Films, novembre 2006 – 25,00 €.
Copyright : 2003 Pyramide production, France 3, Rapho
DVD zone 2 – Format PAL – Versions française et anglaise – Présentation en snap case.