Victorine de Chastenay, Deux révolutions pour une seule vie – Mémoires, 1771-1855
Une édition qui mérite d’être lue à plusieurs titres
Cette édition soigneusement annotée des mémoires de Mme de Chastenay mérite d’être lue à plusieurs titres. L’auteur est parmi les rares gens de lettres à avoir pu observer de près des personnages clés des décennies les plus mouvementées de son époque, et sans y jouer le genre de rôle qui va inévitablement de pair, comme chez Chateaubriand, avec une forte dose de mauvaise foi nécessaire pour justifier ses choix, ou avec d’autres distorsions d’optique. Ne s’étant mêlée de vie politique que dans la mesure où elle y était impliquée nolens volens, notamment sous la Terreur, la mémorialiste présente en outre un esprit si peu vindicatif qu’elle en arrive à dire du bien, par exemple, de Fouché, ou de Bonaparte, en dépit de toutes ses réserves.
Si elle a un attachement naturel pour l’Ancien Régime, sa façon de penser n’en est pas moins influencée par les philosophes aimés des révolutionnaires : « Nous étions tous élevés dans l’idée de l’égalité des hommes », précise-t-elle (p. 96) au sujet de sa génération d’aristocrates, et quoiqu’on la soupçonne d’exagérer en généralisant le cas de sa famille, on ne saurait en douter quant à elle-même. Ce mélange de traditionalisme et d’égalitarisme produit, chez Victorine de Chastenay, un degré d’impartialité peu courant, rendant ses observations historiques particulièrement intéressantes.
Ses jugements, le plus souvent modérés et complexes, s’associent à des scrupules intellectuels des plus appréciables, liés au fait qu’elle fut, dès son enfance, par goût personnel, formée comme pouvait l’être un scientifique de son époque. Et contrairement à l’image du bas-bleu, la femme savante qu’elle était s’avère, au fil des pages, dotée d’une nature affectueuse, sensible et généreuse, qui emporte constamment la sympathie du lecteur. Chez elle, la raison et les qualités humaines s’entrelacent en une sorte d’harmonie qui force l’admiration, comme son courage qu’elle ne se soucie jamais de mettre en avant.
En définitive, ces mémoires valent autant par la richesse d’informations qu’ils offrent, que par l’autoportrait en filigrane qui s’en dégage : celui d’un personnage remarquable, à la fois révélateur en tant qu’exemple de la transition intellectuelle entre deux périodes historiques, et unique en son genre grâce à ses diverses singularités coexistant en parfait équilibre.
À lire Victorine de Chastenay, on finit par chercher parmi nos contemporaines une figure qui lui soit comparable, et l’on n’en trouve aucune, hélas – raison de plus pour vous conseiller de faire sa connaissance.
a. de lastyns
Victorine de Chastenay, Deux révolutions pour une seule vie – Mémoires, 1771-1855, coll. « La bibliothèque d’Evelyne Lever », Tallandier, septembre 2009, 892 p. – 35,00 €