Marc Rousset, La nouvelle Europe. Paris-Berlin-Moscou. Le continent paneuropéen face au choc des civilisations
Le continent contre l’océan
Le livre de Marc Rousset se situe au cœur d’un débat majeur de politique étrangère qui agite la France depuis au moins le XIXe siècle. Faut-il choisir l’alliance anglo-saxonne ou l’alliance avec les puissances continentales (Allemagne, Russie) ? Le choix de l’Entente cordiale, en 1904, ne doit pas en effet occulter l’existence d’un courant inverse, qui préconisait une alliance continentale, et qu’incarna Gabriel Hanotaux (d’ailleurs cité par l’auteur mais insuffisamment utilisé).
Cette étude ne plaira certes pas aux plus atlantistes. En effet, elle est une attaque virulente, menée avec la fougue d’une charge de cavalerie, contre la politique proaméricaine menée par les Etats européens. Marc Rousset se lance dans une critique acérée, et fort bien documentée, de la vassalisation de l’Europe à l’égard des Etats-Unis et de sa perte d’indépendance. De la même façon, il dénonce le libéralisme économique qui structure l’économie européenne et qui ruine ses Etats et ses travailleurs. A ses yeux, l’Otan n’est qu’un instrument de la domination étatsunienne, situation dans laquelle se confortent les Européens, trop heureux d’abdiquer toute volonté de puissance.
C’est contre cette situation que se dresse Marc Rousset. Pour lui, le déclin de l’Europe n’est pas une fatalité. Les Européens ont les moyens d’enrayer ce processus qui les entraîne vers la sortie de l’histoire, à condition, bien évidemment, de le vouloir. Le livre met bien en avant l’existence d’une identité européenne, distincte de l’américaine, et qui ne se résume pas aux droits de l’homme. Ces derniers ne peuvent constituer une norme de politique étrangère. La vision de Rousset est réaliste, ne s’embarrasse pas de « droitl’hommisme » mais n’évacue pas le poids des données culturelles, fondamentales pour l’identité européenne. Paris serait donc plus proche de Moscou que de Washington.
La solution réside pour l’auteur dans la constitution d’un noyau de pays européens, ce qu’il appelle l’Europe carolingienne, organisée autour de l’union franco-allemande – la Françallemagne – et à laquelle s’adjoindraient l’Espagne et l’Italie. Cette nouvelle Europe devrait alors s’allier avec la Russie. C’est là le centre de la réflexion géopolitique de Rousset. La Russie est un pays européen, dont les richesses énergétiques peuvent permettre d’assurer à l’Europe son indépendance énergétique, et autour de laquelle l’alliance continentale pourrait se former contre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, dont l’atlantisme handicape la construction européenne. A terme, la sortie de l’Otan en faveur d’une défense européenne serait envisageable. L’axe Paris-Berlin-Moscou permettrait à l’Europe de retrouver une puissance et une indépendance, en un mot, de participer de nouveau à l’histoire.
Que l’on soit d’accord ou pas avec l’analyse de Rousset, il faut lui reconnaître plusieurs mérites. Tout d’abord, son impressionnante érudition et la qualité de ses analyses, qui tranchent avec l’inculture ambiante ; ensuite son courage au sujet du problème majeur de la démographie européenne et de l’immigration de masse extra-européenne, chiffres à l’appui ; enfin la force de sa démonstration qui s’appuie autant sur l’histoire, l’économie que la culture, même si la dernière partie, qui chante les louanges de l’esperanto comme langue commune des Européens, laisse plus que perplexe.
Ce livre n’a donc rien de farfelu. Il faut le lire, il faut en parler, parce qu’il confirme que le courant, appelons-le continental, n’a pas disparu. Il ressurgit avec la fin de la Guerre froide, la résurgence de la puissance russe, et l’hyperpuissance américaine. Mais le débat est-il possible ?
f. le moal
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Marc Rousset, La nouvelle Europe. Paris-Berlin-Moscou. Le continent paneuropéen face au choc des civilisations, Paris, éditions Godefroy de Bouillon, 2009, 538 p. – 37,00 euros. |
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