Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée d’Homère à Jeanne d’Arc
En toute simplicité
Pourquoi éprouve-t-on à la lecture de cet ouvrage un plaisant vertige ? De prime abord, nous sommes marqués par la hauteur du projet, qui propose de rendre compte des foisonnements multiples de la pensée depuis les rivages de la Grèce antique jusqu’aux chaires des prestigieuses universités médiévales. A peine 2000 ans de cheminements philosophiques nous contemplent ici, et il faudrait pouvoir les saisir en quelques centaines de pages ?
Lucien Jerphagnon, notre guide, parvient à nous donner ce sentiment, sans esbroufe, comme un amoureux de la nature, comme un grand arpenteur qui sait lire et faire voir les paysages. Rien d’étonnant donc qu’on trouve parmi les plus belles pages de ce livre, la présentation de Lucrèce ; qui écrivait lui-même : Comme notre doctrine ne semble pas très drôle à ceux qui ne l’ont pas mise en pratique, et comme la masse recule devant elle avec le frisson, pour toi j’ai voulu l’exposer dans la langue suave des Muses. Tout un programme… que Lucien Jerphagnon prolonge un peu plus loin : Et c’est ainsi qu’en des vers admirables (…) Lucrèce expose la physique d’un Grec merveilleux qui a désarmé les vieilles légendes.
Tout le projet est là, aussi bien celui de Lucrèce que celui de Lucien Jerphagnon. La physique d’un grec merveilleux… Bien sûr, il y a d’abord ce style et puis cette passion du savoir, cette envie de rendre compte de l’importance de la philosophie grecque antique, passée ensuite à Rome, cette bourgade de culs-terreux héroïques, intellectuellement nuls au départ qui ont pourtant su assimiler, par les armes et par les mots, bien des mondes, et former, par les armes et par les mots, un empire et une grande civilisation. Cet empire prit la pensée grecque en héritage et en son sein contribua – malgré lui, avec lui et contre lui – à modeler les pensées chrétiennes.
Car cette doctrine, puisqu’il faut bien l’appeler chrétienne – scandale pour les juifs et folie pour les païens – a contaminé la pensée classique, l’a secouée, éprouvée et orientée vers de nouvelles perspectives. Impossible ici, en quelques lignes, de rendre compte de la vitalité de ces siècles romains. Cette vitalité intellectuelle fascine et obsède Lucien Jerphagnon, qui exulte à raconter la dynamique intellectuelle qui se permet tout ; il donne ainsi autant de place aux pensées de « référence » qu’à celles qui n’ont pas eu de postérité. Toutes les pensées décrites sont fortes, réfléchies et autonomes, appuyées mais affranchies, et définitivement inscrites dans la vie même c’est-à-dire dans leur temps.
Ce récit de ce temps long de la pensée ne masque ni les ruptures ni les impasses : Tout un pan du passé humain s’est ainsi écroulé, mais le lecteur qui m’a suivi jusque là atteste qu’on peut encore trouver du bonheur à en inventorier les ruines. Terribles ont été les moments d’oublis. Ces périodes noires où l’on savait plus quoi faire de ce « cadastre culturel » laissé par les anciens philosophes. De l’avoir oublié, comme on peut mourir parce qu’on a oublié de respirer… Avec les grandes invasions, tout devint vieillerie plutôt que vestige ». Ce fut le déluge, le grand chambardement, obsédant, car plus rien ne sera plus à sa place.
On se rend compte que même les pensées les plus profondes, les plus fondatrices, pouvaient être éphémères et fragiles, voire perdues. Toute la pensée du Moyen- Age a consisté à donner vie et lecture, dans le cadre d’un cahier des charges doctrinaire et religieux parfois bien contraignant – voire sclérosant – à ce bric à brac de pensées antiques. Alors retour à la question de départ : pourquoi éprouve-t-on à la lecture de cet ouvrage un plaisant vertige ? Parce que le sol se dérobe sous nos pieds, comme sur une falaise attaquée par la mer et par les vents.
Vous avez oublié ? Désarmer les vieilles légendes… Ce sol, il est constitué par des systèmes de pensées, plus ou moins choisis, plus ou moins prêts à penser, qui fondent nos certitudes. Is ne dureront qu’un temps, forcément remplacés, modifiés par d’autres, plus aboutis, mieux pensés, forcément… Alors, saisis par cet éphémère, pour éviter de tomber, on regarde vers le haut, vers le ciel, cet absolu. Lucien Jerphagnon raconte cette quête de l’UN, de cette entité rassurante qui préexisterait et donnerait donc à notre monde, à nous, à ce qui existe, un semblant d’ordre et de logique. Or de tous ces systèmes, pondus et travaillés sur deux millénaires, qui ont cherché à le dire, lequel est le bon ?
Devant ce foisonnement de pensées multiples, qui exigeaient l’absolu et qui pourtant s’annulent plus ou moins, on baisse la tête et on voit encore le vide. Troisième raison d’avoir le vertige. Il est impossible alors de ne pas se poser la question absurde : « et moi ? » « et moi ? » « et moi ? » Ne comptez pas sur l’auteur pour vous dire ce qu’il en est, car il vous dira – au mieux – ce qu’il en a été, et il vous laissera donc seul – et libre : Accueillons donc sans réticence l’envie d’être ceci, cela ou autre chose le temps d’une lecture. Au moins jusqu’à ce soir, car demain est un autre jour. Vous verrez bien. (…) Il n’y a pas de pensée définitive, où l’univers serait donné en gloire, comme dans le paradis de Dante. En fait, il n’y a de pensée définitive que pour ceux qui ne pensent plus. On n’a jamais fini de mourir et de renaître à la pensée, et cela même ne va pas sans angoisse ni lassitude. Comme le Christ de Pascal, l’esprit des hommes est à l’agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. Même si parfois l’envie nous en prend, et si le sommeil, dogmatique ou pas, nous paraît une bonne solution. Quelle invitation, qui fait si bien la part des choses entre l’héritage, le savoir et la liberté…
Livrés à nous-mêmes, face à de grands vestiges et ce livre qui nous les raconte, dans une édition toute neuve, on se trouve comme ces petits bonhommes de la couverture, pris dans le décor immense de l’architecture fantastique de Monsu Désiderio. Cette architecture qui nous éloigne, pour notre plus grand bonheur, de ces quartiers d’affaires contemporains aux superficies de verre accomplies qui se contentent de se projeter dans le ciel sans gagner en profondeur, imposantes et narcissiques.
Ces tours sont narcissiques parce que, comme le souligne Lucien Jerphagnon dans un article, publié dans un autre ouvrage (Au bonheur des sages), Narcisse, c’est d’abord la démesure de qui a fait de soi la suprême valeur : il a cru se suffire et ainsi a dépassé sa condition.
En un temps où le pouvoir paraît bien vulgaire, l’humilité, le long travail tranquille, patient et passionné, conscient de sa fragilité, gagne en puissance ; cet ouvrage est là pour le dire.
c. aranyossy
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Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée d’Homère à Jeanne d’Arc, Editions Tallandier, décembre 2009 , 575 p. – 27,00 euros. |
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