Valère Novarina, Voix négative
Valère Novarina propose ici quatre réflexions sur son travail. La première avec les acteurs et sur le théâtre et la peinture à partir de sa préparation de sa création de L’Acte inconnu (P.O.L, 2007). La deuxième, qui donne le titre du livre, développe le lien pensée/respiration. Dans la troisième partie « Désoubli », Valère Novarina évoque la présence dans chaque être non seulement de sa langue maternelle mais d’autres plus sourdes, sortes d’espions dormants enfouis au fond de soi. La dernière partie, « Entrée perpétuelle », prolonge l’analyse de la machinerie organique présentée déjà dans Le Vivier des noms (P.O.L, 2015). L’ensemble peut se résumer dans une phrase de l’auteur : « Le langage est notre bouche et notre pensée, une divine énergie et une hormone ».
Novarina une fois de plus se dégage des couches asphyxiantes du sens. Chez lui, tout reste toujours possible, probable, imminent mais sans que se sache ce qui va sortir, ce qui va se passer puisque seul le souffle, ses gargouillis agissent. Toutefois, l’auteur les transforme par proliférations, scansions, attaques, excès de paroles. Ecrire devient une relance à perpétuité dans une opération – entendons ouverture.
Ecrire est donc d’une certaine manière nier. Et nier surtout les évidences. Il faut que “ ça ” sorte par les trous de la langue, dans cette reprise incessante du souffle et du langage qu’il provoque. Chaque création et quelle qu’en soit la nature jaillit de « La chair de l’homme ” (pour reprendre un de ses titres).
Le souffle la module, il devient le transfuge de la “ matière ”. Si bien que chaque texte se renverse en laissant couler sa masse “ corporelle ” en une visualité, une “ choséité ”. Tout part donc d’un flux auquel Novarina donne “ corps ” pour offrir au lecteur, à l’auditeur, au spectateur la présence d’une écriture, d’une image, d’une voix qui nous échappe mais qui s’accroche à nous comme si elle nous était consubstantielle tout en n’étant pas nous-mêmes.
Voix négative rappelle une expérience paradoxale, intense, vorace où les certitudes comme les apparences sont mangées. Le livre montre comment une œuvre nous parle vraiment, parle de notre dedans, sa confusion mentale. C’est l’illustration du processus d’une création qui nous défait, déchire, aspire et décolle nos certitudes. Novarina précise le transfert qui permet de passer d’une illusion subie à une « vérité » exhibée. Il rappelle aussi la condition “ littorale ” de l’oeuvre en tant que lieu des extrêmes, des bords et surtout des débordements dans l’air et l’aire de lieux où le langage est une masse mouvante.
Sa profondeur, son épaisseur, son autonomie singulière sont mises à nu parfois avec légèreté, parfois avec gravité là où la langue est bien autre chose que l’indice de la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle elle se fourvoie et dont le prétendu « réalisme » représente la forme la plus détestable.
jean-paul gavard-perret
Valère Novarina, Voix négative, P.O.L Editions, Paris, 2017