Valère Novarina, dramaturge des gargouillis de l’être (1942-2026)
In Memoriam
Avec Novarina, il convient d’aller toujours non seulement où le sens se dissipe mais où, rigoureusement parlant, le sens n’existe pas. La seule littérature est le vrai théâtre où, par la matière de ses mots, s’ouvre un trou béant. Pour lui, l’Imaginaire représente la puissance paradoxale pour creuser l’être par la plénitude lacunaire des laves de l’écriture là où le lecteur et le spectateur éclatent d’un rire salvateur. Se touche ainsi une figuration infigurable : ce n’est même plus l’ombre qui est visible mais son dedans et sa matière vivante en une écriture qui se dilate, se convulse au moment où l’auteur ne cherche pas l’hallucination par les vagues discursives qu’il crée mais l’accession à une sorte de sous-littéralité afin de toucher à des lieux inconnus de l’humain où il n’existait jusqu’à lui pas de mots ou d’images possibles.
Il nous désapprend à voir et à comprendre mais afin d’arracher du visible quand le visible s’arrache à nous et nous faire entendre ce que Gilles Deleuze nomme : « la voix du fond de l’ombre de l’être, le moi dissous, le Je fêlée, l’identité perdue ». Novarina atteint au sein même de la profusion constitutive une écriture qui fait le vide par trop-plein et par moquerie. Jaillit un dégagement par les mots qui semblent se retourner contre eux-mêmes mais en disent plus long.
Créer est donc pour l’auteur défaire, faire retour au souffle par excès afin que l’air qui nous entoure en soit hanté. Emergent de son théâtre les caricatures d’une éternité négative voire mauvaise. Le dramaturge arrache, ainsi, un dernier manque, un dernier masque : celui de l’irréalité de l’être dans la complexité de sa chair, de sa « viande » (Artaud). En cette montée, le langage enlève l’illusion de la toute-puissance. Elle permet aussi, contre toute captation identitaire, notre devenir impersonnel, moléculaire rendu à la puissance affirmative de l’être en ce qu’il est le plus souvent : l’ombre de lui-même.
L’œuvre permet de la cerner en ce qu’on pourrait appeler une saisie différentielle et comme en dessous d’un seuil de visibilité mais où, paradoxalement, – en disant mal – l’avalanche des mots parle et montre encore mieux.
jean-paul gavard-perret
Œuvres principales éditées chez P.O.L.
Photo de Martin Parr