Un enfant prodige

Un enfant prodige

Un petit chef-d’oeuvre pour adultes dans une collection jeunesse

Ismaël Baruch est le cadet d’une famille de quatorze enfants. Sept sont morts et la famille mène une existence misérable dans le quartier juif d’une ville portuaire du sud de la Russie.
Quand Ismaël eut dix ans sonnés, il resta seul. Il s’en aperçut à ce que sa part de pain et d’ail était devenue plus grosse et à ce que son père le mena un jour chez le Rabbi qui enseignait aux enfants l’alphabet juif, moyennant un rouble par mois…
L’enfant apprend vite mais se lasse et abandonne l’école et la chaleur du poêle pour vivre dans les rues de la ville, comme ses frères avant lui. Dans les tavernes, pour un verre de vodka ou quelques kopecks il improvise et chante des poèmes d’amour ou des chansons à boire qui chavirent le cœur des marins et des prostituées. Un homme fortuné et poète déchu, qui traîne son désoeuvrement la nuit dans les tavernes du port, est fasciné par le génie de l’enfant. Il « l’offre » à sa maîtresse, une femme égoïste et perverse qui prend en charge son éducation et l’exhibe tel un chien savant à son entourage. Habitué à la pauvreté, Ismaël découvre le luxe et tombe passionnément amoureux de celle qu’on surnomme « la Princesse » ; rapidement il devient un jouet entre ses mains…
 
Le prix Renaudot attribué à Suite française nous permet de redécouvrir l’œuvre sombre et cruelle d’Irène Némirovsky, dont ce court roman publié à l’age de vingt-quatre ans. L’écriture est déjà troublante, la vision de la société russe de son enfance impitoyable et la musique des mots tout aussi envoûtante que les chansons du petit Ismaël. On suit avec une fascination presque malsaine l’ascension de l’enfant vers l’éblouissement du succès, depuis la fréquentation des bouges à matelots jusqu’aux velours des carrosses et des palais ; plus dure sera la chute car en grandissant Ismaël perdra son allure de petit prince, sa grâce et son talent et en conséquence l’appui de celle qu’il adore.
 
On se demande ce que vient faire ce petit chef-d’œuvre féroce et triste dans une collection pour la jeunesse. En effet, pour satisfaire un jeune lecteur, il ne suffit pas que le héros soit un enfant. La couverture bigarrée de James Prunier séduira les juniors – mais ils risquent ensuite d’être déconcertés par le calvaire de l’enfant poète à qui ils tenteront de s’identifier – et fera fuir les adolescents et adultes à qui ce texte est d’abord destiné. Paru précédemment dans la collection « Page blanche » (aujourd’hui disparue) où il avait sa place, on attend avec impatience qu’il puisse trouver le lectorat qu’il mérite dans un format de poche plus approprié.

patricia chatel

Irène Némirovsky, Un enfant prodige, Gallimard jeunesse (Folio junior), 96 p. – 3,00 €.

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