Savoir aimer la vie même quand on n’aime pas toujours la sienne : entretien avec Eric Brouet (Un possible amour)

Savoir aimer la vie même quand on n’aime pas toujours la sienne : entretien avec Eric Brouet (Un possible amour)

Celui qui se dit « minimaliste brouillon » est un pince-sans -rire et un amant qui s’occupe de sa (ou ses ?) compagne(s). Et c’est assez rare pour être souligné. Ajoutons qu’un tel misanthrope de longue date qui aime Morton Feldman et Motörhead est forcément de bonne compagnie.

Sensible à fleur de peau, l’auteur sait toutefois mettre dans sa poésie les ingrédients nécessaires à un décalage efficient propre à explorer les profondeurs de l’âme et du corps par la magie de la langue. Et si tout prétendu écrivain peut obtenir un résultat anecdotique réussi, Brouet fait mieux : il parvient à la généralisation qui fait d’un texte la somme exemplaire de sensations inexprimées dont Pessoa dit justement qu’elle est intraduisible dans une autre langue, ou une autre musique. Comme Beckett mais selon d’autres voix et voies, Eric Brouet touche un dit universel dans un rythme particulier.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La fin de mon cycle de sommeil, je me réveille naturellement en général entre 5h et 6h et après un café je pars pour une heure de sport (footing, krav Maga, Yoga) c’est mon anxiolytique préventif. Pour être moins terre à terre , je n’aime pas toujours ma vie mais j’aime toujours la vie.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je crois que je les ai oubliés, et je dirais : tant mieux.

A quoi avez-vous renoncé ?
A vrai dire, je ne renonce pas facilement et je dois chantonner intérieurement « Time is on my side » , ce qui s’avère être un peu plus faux chaque jour, mais je chantonne quand même.

D’où venez-vous ?
D’un milieu très petit-bourgeois, de la campagne, père fonctionnaire, mère au foyer, de nulle part autrement dit.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Je suis un self made man, pas arrogant, je pense, bon je dirais l’amour de la musique, mes parents mettaient de la musique à la radio et j’arrêtais de pleurer…

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Je ne suis pas tellement petit plaisir… la sexualité tient une part importante dans ma vie, donc je dirai du plaisir (partagé, j’ose espérer) chaque jour… Et sinon, le café du matin…

Comment définiriez-vous la nature de votre poésie ?
Je dirais que j’écris de la poésie existentielle, et que j’aime l’aspect fulgurant de la combinaison de mots, combinaison d’idées qui vient on ne sait d’où (en courant souvent, mais pas toujours), j’écris une poésie de l’angoisse maintenue à une distance, parfois courte, très parfois grâce à l’énergie de la vie. Je ne suis pas doué pour la vie, mais j’ai la puissance, enfin je crois. J’aime aussi l’élégance du désespéré qui est parfois le seul à sourire avant d’aller discrètement se noyer…

Quelle influence les théories Littéraires (ou autres) ont sur elle ?
Enorme. Et puis j’oublie ce que j’ai lu, compris, analysé, je vais tout changer et je reviens à mon minimalisme parfois brouillon, parfois aiguisé voire tranchant, la poésie c’est quand même un art brut, c’est du soi-même donc, faut y aller, faut ingérer, oublier et balancer sur le papier. La poésie c’est physique je trouve, ça s’écrit debout…

Quel poids représente le passé dans votre œuvre ?
Je ne suis pas sûr que l’on puisse qualifier mon travail d’œuvre, quant au passé, il ne m’intéresse pas ce qui m’intéresse, oui, ce sont les œuvres qui existent mais je dirais qu’elles sont là, elles sont présentes… »

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Difficile de remonter aussi loin, j’avais déchiré dans le dictionnaire Larousse la page où étaient représentés les différents avions, j’ai sûrement été puni pour ça, à juste titre certainement.

Et votre première lecture ?
Je me souviens d’avoir lu et relu « Robinson Crusoë « dans une édition carrée rouge avec des étoiles dorées, j’adorais ce type, seul, loin de tout, qui organisait sa vie librement (du moins je le pensais à l’époque), je dois être un misanthrope de longue date…

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute de la musique pratiquement tout le temps, maintenant, là, j’écoute la « 9 ème « de Mahler par Simon Rattle à la tête du Bayerischen rundfunk. Je suis un fou de Mahler je dois avoir plus de 200 cd… j’écoute de la musique contemporaine, je la ferais remonter à Arnold Schoenberg , jusque à Kaija Saariaho en passant par Boulez, Varèse et Morton Feldmann. J’adore le rock des années 70, les Who, Deep Purple, Bowie (tout Bowie), Lou Reed, Alice Cooper. Avec mes enfants, nous sommes des grands fans de Motörhead, qu’ils ont vu plein de fois, moi quatre avec eux, à Londres au Hammersmith…

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je n’ai pas assez d’une seule vie pour relire… mais je dirais que le livre que j’ai le plus ouvert c’est « Ainsi parlait Zarathoustra » et le passage que j’ai le plus lu c’est « Des trois métamorphoses »…

Quel film vous fait pleurer ?
Je pleure assez facilement, plutôt dans la vie qu’au cinéma, je me souviens avoir pleuré devant « Fait divers » de Raymond Depardon ; à un moment il y a un type complètement perdu, inapte à vivre dans notre monde, naufragé sans île bienveillante. Je ne suis pas allé travailler le lendemain.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Parfois la tête de mon père, et ce n’est pas très agréable… Je vois quand même un petit bout de qui je suis, peut-être.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A Jean-Luc Godard lorsque j’étais étudiant en cinéma et j’avais commencé la lettre avec quelque chose comme : Vous qui êtes dans le cinéma tout en étant à côté, moi qui suis à côté du cinéma tout en étant dedans.. Godard était un dieu pour moi à l’époque, et on écrit pas à dieu…

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Il y en a plusieurs quand même, déjà la ville en tant que telle, la place des possibles, seule la ville est porteuse d’un potentiel important, qui ne reste souvent que du potentiel. J’adore les villes et mes vacances, c’est visiter les capitales européennes ; j’aime les musées, les salles de concert, et de plus en plus l’architecture surtout contemporaine… Je crois que Paris a une place à part, ville grande et petite en même temps. Je lis actuellement un livre sur les écrits biographique de Walter Benjamin, il y a 6, 7 adresses d’hôtels où il à séjourné à Paris, vous pouvez passer votre après-midi sur les traces de Benjamin, je suis descendu dans un hôtel à Montparnasse où vécurent Sartre et Beauvoir, dans la salle de bain il y avait des carreaux de faïences qui les représentaient stylisés, là je serais presque heureux… dans l’hôtel de Sartre et Beauvoir, et on se balade, là une plaque sur un hôtel, Freud a séjourné ici, rue d’Argentine je crois en tous les cas près du Panthéon, ou d’ailleurs je suis descendu dans l’hôtel des Grands hommes là même où Soupault et Breton ont inventé l’écriture automatique…

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
La liste est très longue, maintenant il faut différencier les artistes et écrivains que l’on admire (Frank Ghery, Anton Bruckner, Simone de Beauvoir, Céline, Lars Norén, Virginia Woolf, Cioran, Nietzche, Samuel Beckett, Ingmar Bergman, Rothko, des dizaines d’autres) et ceux dont on se sent proche, peut-être d’Anton Webern, sa mort illustre parfaitement l’absurde, et le fait qu’il a peu composé et très court des œuvres de quelques minutes, parfaitement intransigeant, très peu de reconnaissance, peu joué aujourd’hui. Et puis j’aime son visage. C’est très important pour moi le visage des gens. Webern, c’est l’intellectuel artiste incompris…

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je ne suis pas très enclin à fêter mon anniversaire, ceux des autres si ça leur fait plaisir, mais j’adore les cadeaux bien sûr, un ticket d’entrée pour la Rothko Chappel à Houston, ou pour la tétralogie à Bayreuth…

Que défendez-vous ?
« La liberté. Vivre libre ou mourir. »

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
Ça c’est de la fulgurance, c’est beau comme du Cioran ! Je crois qu’on n’apprend pas qu’en amour, mais je crois qu’on apprend, et que l’on arrive à cet état où donner et recevoir ne sont plus la question. Parfois.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Il s’avère que je suis un vrai fan de Woody Allen, et que là par contre on  n’a qu’une vie mais j’ai vu et revu et re-revu tous ces films…

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
« Comment faites-vous pour écrire de si bons livres ?

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 15 juillet 2023.

One thought on “Savoir aimer la vie même quand on n’aime pas toujours la sienne : entretien avec Eric Brouet (Un possible amour)

  1. J’ai la chance de connaître Eric Brouet et c’est une réelle chance. Eric est toujours à l’écoute et surtout une bonne analyse des situations.
    Merci à toi Eric et sa compagne Myriam de vous connaître tous les deux
    Isabelle

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