S. Craig Zahler, Exécutions à Victory

S. Craig Zahler, Exécutions à Victory

Un très bon polar, noir, très noir

Jules Bettinger, flic endurci de l’Arizona, a la réputation de ne pas ménager ses interlocuteurs. C’est d’ailleurs suite à sa gestion manquant un peu de tact de l’interrogatoire d’un homme d’affaires fragile et au suicide de ce dernier dans l’enceinte du commissariat qu’il se retrouve rétrogradé dans la riante bourgade de Victory. C’est donc avec femme et enfants qu’il emménage dans le froid Missouri et commence à travailler dans la ville que ses recherches d’avant départ sur Internet lui font décrire à sa femme comme suit : « Pense au pire bidonville que tu aies jamais vu, chie dessus pendant quarante ans et tu auras une idée de ce à quoi ça ressemble. » (p. 31). Ajoutez à ça quelques autres agréables particularités de l’endroit – le froid glacial et le taux de criminalité, allié à un manque d’effectifs (chacun des vingt-quatre policiers de la ville, sous les ordres du capitaine Zwolinski, est chargé de pas moins de sept cents criminels, dont quatre cent ont commis des actes de violence) qui oblige à prioriser les cas.
Le décor est planté. Bettinger va devoir s’adapter à la dure réalité des lieux, et la comprendre à ses dépens, notamment au contact de son taciturne coéquipier, le géant Dominic Williams, qui flirte manifestement avec les règles. Alors quand, dans la morosité ambiante, un mystérieux serial killer s’en prend aux policiers, qu’il exécute de façon barbare avant de les émasculer et de voler leur insigne, c’est toute la maison qui est sur les dents. Une forme de solidarité brutale et tacite se met en place au cœur de la tragédie.

Le lecteur ne sera pas surpris, en lisant ce thriller dystopique, d’apprendre que l’auteur est scénariste. Exécutions à Victory va faire l’objet d’une adaptation au cinéma (avec Leonardo DiCaprio et Jamie Foxx). Dès la première phrase du livre (« Le pigeon mort vola dans la nuit, frappa Doggie eu visage et retomba sur le sol, où ses griffes rigides raclèrent bruyamment l’asphalte tandis qu’il roulait sur le trottoir vers l’est. ») la qualité cinématographique de l’écriture de Zahler frappe. Une écriture très visuelle, cisaillée, brutale comme les événements, des dialogues rudes, des taiseux dont les silences – et c’est remarquable d’y parvenir dans un roman – en disent long, des paysages apocalyptiques, une ville au bord de l’effondrement, économique comme moral… tout est là pour faire un thriller haletant.
Et au fur et à mesure que le suspense monte en puissance, pour devenir quasi insoutenable à un moment, l’auteur montre sans démonstration combien les lignes sont ténues et mouvantes entre le bien et le mal, le légal et l’illégal. Dans un monde ou chacun est désigné par son ethnie d’origine (le flic noir, le flic très noir, le flic asiatique, la serveuse hispanique…), Bettinger apprend qu’en enfer tout est possible et que les circonstances poussent parfois les humains à agir en animaux.
Finalement, je garde de ce beau, gros livre un plaisir comme je n’en avais plus ressenti depuis longtemps à la lecture d’un polar. Et le maniement de la langue propre à Craig Zahler sera reconnaissable entre mille. Seul bémol, et qui ne vaut que sur quelques passages, la traduction parfois confuse, trop proche du barbarisme pour ne pas être remarquée et gênante à la lecture.

agathe de lastyns

S. Craig Zahler, Exécutions à Victory, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides, Gallmeister, mars 2015, 474 p., – 18,00 €

Laisser un commentaire