Rocío Durán-Barba pour la lumière contre le chaos en compagnie de la Parole – Entretien
Rocio Durán-Barba est une poétesse d’exception. Pour elle écrire (et aussi filmer) est une action à l’inverse de tous les manipulateurs – marquis du logos ou dindons de sa farce – peu soucieux de faire sens. Chacun de ses poèmes est figure de monde chargé de signification dans une magie des rythmes et des mots qui démontent et remontent autrement ce qui est pour qu’arrive ce qui devient et ce, « au désir d’approcher les âmes, d’attendre la lumière du langage pour tenter d’offrir de l’espoir ».
Les cadences poétiques de la créatrice projettent en « dripping » des taches joyeusement colorées dans l’espace de la vertu et de la virtù. L’effet d’éros pointe parfois mais reste surtout l’écriture de l’âme. En ce sens, il n’y a plus rien d’autre à dire. Certes, l’auteure espère dans une jubilation non exempte de perplexité et d’inquiétude. Ses mots peuvent souvent séduire mais aussi déconcerter pour secouer nos vieilles idées.
Entre la vision d’un monde mélancolique, et l’envie joyeuse d’y vivre non sans sensualité, Rocio Duràn-Barba est une croyante au sein de sa rhétorique virtuose en espérant que du nouveau jaillisse – pour preuve, « Le nouveau est la condition de la jouissance » disait Freud. Ici et plus loin, la poésie recommence, chaque fois imag(in)ée. A la fin reste l’effet d’un ensemencement et de floraisons qui résument l’action et les partitions d’une femme à découvrir absolument.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le murmure de l’aube. Le besoin de remercier Dieu pour un jour de plus, surgissant comme une page blanche. L’envie de sortir très tôt pour marcher. Marcher au bord de la Seine, entre les rues et les murs de Paris. Marcher en compagnie de la parole. Une voix à la fois proche et lointaine. Une question qui guette. L’écriture et son labyrinthe qui clignote chaque matin.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Pour la plupart, les rêves d’enfant n’ont pas plus d’importance qu’un jeu d’enfant. Mais certains prennent de l’ampleur, s’ancrent dans la vie. Parmi les miens, quelques-uns se sont réalisés : les voyages, les langues, vivre à Paris. D’autres se sont transformés pour devenir raisonnables, « normaux ». Ce fut le cas de mon grand rêve : une vie au couvent. Il s’est ensuite métamorphosé en vocation spirituelle – écouter le monde, me dédier au service d’autrui. C’est ce qui m’a conduite à étudier le droit. Finalement, tout cela s’est transfiguré en une vie consacrée à la parole, notamment à la poésie. Au désir d’approcher les âmes, d’attendre la lumière du langage pour tenter d’offrir de l’espoir.
A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai renoncé à vouloir comprendre, aider ou changer les personnes à l’âme négative.
D’où venez-vous ?
De l’Équateur. Je suis née à Quito, près du soleil – un soleil stable, souverain, souvent bienveillant. Dans l’univers d’Inti, le dieu solaire andin qui ordonne le monde, règle les saisons et donne souffle au temps tellurique.
C’est un lieu où la parole cherche l’accord avec le monde. Où elle s’étend depuis les montagnes. Où la poésie habite la lumière.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Une âme andine. Une mythologie : les échos des dieux andins, leurs légendes et leurs messages laissés sur les crêtes andines.
La filiation de l’histoire espagnole comme vérité héritée. Et la modernité latino-américaine qui, dans le champ littéraire, prône la nécessité de résister par le langage.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Regarder la lumière. Sa poésie à l’horizon, sur les toits, les arbres, les pierres, sur l’eau de la pluie. Respirer le silence. Contempler, l’espace d’un instant, la vie dans un sourire, une fleur.
Comment définissez-vous votre vision de l’écriture ?
Je me passionne pour la précision : le mot juste, la phrase exacte, la coïncidence entre une idée abstraite et une forme simple. Une écriture capable d’éclairer un instant, un événement, une réalité.
Écrire, pour moi, c’est dialoguer avec les âmes. Une nécessité vitale. C’est vivre-survivre. Contempler, réfléchir, dire la vie et le monde.
Écrire, c’est dire depuis le silence. Dire l’indicible. Tenter d’expliquer l’invisible, l’inexplicable. Dire l’espoir face au désespoir. Nommer le monde. Résister pour vivre. Marcher, lutter, poursuivre.
C’est une quête de présence : atteindre cet instant rare où le monde, la vie et la parole coïncident.
De nombreux écrivains ont formulé des pensées qui résonnent profondément avec ma vision : écrire, c’est dialoguer avec tous les livres déjà écrits (Jorge Luis Borges) ; c’est un acte de lucidité, nommer le monde sans l’expliquer mais sans le fuir (Albert Camus) ; c’est s’engager, car chaque mot engage l’auteur face aux autres (Jean-Paul Sartre).
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Le paysage de la hauteur des Andes – el páramo. Des collines dénudées, des lagunes mystérieuses, où le vent souffle comme une voix grave faisant écho aux légendes. Les nuages glissent au ras du sol, apparaissent et disparaissent comme des esprits errants.
C’est un paysage d’une majesté rude et silencieuse, suspendu dans la brume. Je comprends aujourd’hui pourquoi les peuples andins voyaient ces terres comme des espaces sacrés, des seuils entre le visible et l’invisible.
Et votre première lecture ?
Cette question touche à quelque chose de profond : les premières lectures ne disparaissent jamais.
J’ai très tôt lu de petits livres et revues consacrés à la vie des saints et de personnages historiques. Ces vies sont pleines de retraits, de nuits, de paroles rares. Elles ont laissé en moi des traces durables : le sens de la contemplation, le poids du silence, un rapport grave au langage, la valeur de la justesse des mots.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Les Nocturnes de Chopin m’ont souvent accompagnée dans l’écriture. Ils se mêlent naturellement au silence et à la solitude – murmure poétique, veille inachevée, commencement de la contemplation.
Lorsque j’ai besoin d’une effusion d’images et de paroles, j’écoute Les Quatre Saisons de Vivaldi. Une musique traversée de récits – chants d’oiseaux, ruisseaux, orages, vents glacés, chaleurs écrasantes, danses – qui répète inlassablement qu’après l’hiver revient toujours le printemps.
J’aime aussi les chansons, et plus encore les chorales. La voix humaine possède une magie proche du spirituel : une communion qui remplit l’espace, touche les corps, apaise l’esprit, invite à l’euphorie.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« El hombre mediocre » de José Ingenieros. Un essai lu et relu durant ma jeunesse. Philosophique, moral et social, écrit dans un style étonnamment beau, parfois poétique, il propose une critique incisive de la médiocrité et une défense ardente des idéaux dans l’Amérique latine du début du XXᵉ siècle. Sa portée demeure, à mes yeux, étonnamment actuelle.
Quel film vous fait pleurer ?
« Spartacus ». Ce grand classique du cinéma historique raconte la vie d’un esclave devenu gladiateur puis chef de la révolte contre Rome. L’amour et l’humanité incarnés par sa compagne, au cœur d’une violence extrême, sont profondément bouleversants. La lutte pour la liberté m’a durablement marquée.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Parfois ma mère. Souvent mon père. Et je lui parle.
C’est la révélation d’une ressemblance, d’une continuité, mais aussi la reconnaissance d’une distance. Je ne suis ni lui ni elle. Je porte mon histoire – et je sais qu’ils en seraient heureux.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je ne connais pas cette situation. Lorsque l’idée d’écrire à quelqu’un s’est présentée, je n’ai jamais hésité.
Un jour, par exemple, j’ai écrit au président François Mitterrand pour lui proposer une interview. Il a accepté. Ce fut inoubliable. Cette rencontre a donné lieu à une publication, le 18 février 1990, dans El Comercio, le plus important journal de l’Équateur, avec lequel j’ai collaboré pendant seize ans depuis Paris, en écrivant des articles pour sa page éditorial.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Quito, ma ville natale. Dressée comme un seuil entre ciel et terre, passé et présent, sacré et profane. Située à plus de 2 800 mètres d’altitude, sur la ligne de l’Équateur, elle incarne un centre symbolique du monde. Avant la conquête espagnole, Quito fut un cœur du monde inca lié au soleil et au pouvoir. La légende de sa destruction par Rumiñahui, qui préféra l’anéantir plutôt que de la livrer aux conquistadors, scella son destin mythique.
Ses églises baroques saturées d’or composent un théâtre mystique où se mêlent croyances indigènes et foi catholique. Quito est habitée par ses fantômes : empires disparus, saints, conquérants, révolutions, séismes. C’est une ville réelle et insaisissable. Chargée de symboles, de récits et de silences.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Parmi les artistes plasticiens, Anselm Kiefer, pour son travail sur la mémoire, l’histoire, la mythologie et la nature. Ses œuvres, faites de matériaux presque vivants, dialoguent profondément avec l’écriture. En littérature, je me sens proche de nombreux auteurs. Je citerai simplement : Rainer Maria Rilke, Virginia Woolf, Alejandra Pizarnik, Federico García Lorca.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
L’impossible : du temps. Beaucoup de temps pour écrire.
Que défendez-vous ?
« Résister : la lumière de la poésie contre le chaos du monde. » Il s’agit d’une œuvre collective réunissant six cents poètes – pour la plupart latino-américaines et latino-américains. Née en 2019, elle se déploie à travers cinq anthologies, un film et son scénario, une collection de livres d’artistes et un Manifeste poétique.
« Résister » est une devise, une vocation, une mission : apporter un peu d’espoir et de lumière aux victimes des tragédies et des misères du monde contemporain, par la poésie.
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 21 janvier 2026.
N.B. : Film Résister de Rocío Durán-Barba, d’après son œuvre Résister, anthologie de poésie latino-américaine, 2020.