Julie Fuster, La femme coupée en deux

Julie Fuster, La femme coupée en deux

Julie Fuster conserve une âme d’enfant mais fait preuve tout autant de maturité. Poreuse aux autres et aux paysages, elle entame un long parcours en mots et, là où passe le vent, elle le retourne. Elle déteint au besoin l’arête des falaises, sème des grains sur les glaciers et les terres dévastées. Elle vit souvent à l’étrange tout en venant des Alpes. Elle y cultiva son addiction à la lecture après que son père ait lu une version très simplifiée de la légende arthurienne.
Admiratrice de la trilogie napolitaine d’Elena Ferrante ainsi que toutes ses nouvelles mais aussi de Paolo Cognetti, Haruki Murakami, Yasmina Reza et Jon Kalman Stefansson, elle est devenue écrivain mais « cela n’a rien d’un moment magique. C’est un temps long, presque déraisonnable. Vingt années passées à apprendre à écrire de la fiction, à se confronter à ce qu’elle appelle très lucidement des murs techniques », écrit-elle. Pendant longtemps, elle écrit à l’instinct, avec des thèmes forts, des intuitions justes, mais sans les outils pour leur donner une forme narrative maîtrisée.

À quoi servent ses histoires ? Pour elle, « elles servent à se sentir moins seul, à comprendre ses propres failles à travers celles des autres, à traverser les différentes étapes de la vie sans s’effondrer ». Bref, ses histoires sont un besoin vital. Dans son dernier roman, son héroïne (Louise), diplômée de l’École du Louvre, est revenue à Lyon, où elle a grandi. Elle a réussi à décrocher un contrat à durée déterminée dans une fondation d’art. Le chignon lissé, la jupe et le chemisier toujours impeccables, elle croit maîtriser sa vie, garder à distance le désordre. Son attitude un peu rigide la ferait passer pour snob. Mais le pire serait qu’elle ressemble à sa mère, Nadia, qui meurt subitement dans un accident de voiture,
Louise doit alors décider que soit montée de nouveau la pièce, peut-être inspirée de son journal intime, qui a brisé leur lien. Résolue à affronter le passé, elle se rendra à Bristol, la ville d’accueil de Nadia, et découvrira de sa mère, figure fantasmée, une image plus nuancée, plus authentique et plus inaccessible que jamais. « Et si tout ce qu’elle avait cru savoir de la liberté, de la création, des classes sociales et du féminisme se révélait faux ? », écrit Julie l’auteure.

Cette fiction n’est ni simpliste, ni consolatrice. Et son héroïne assume le doute, la complexité (d’où celle du livre) morale, la fragilité des certitudes. Et sa créatrice de préciser : « Je pense que le doute rend intelligent. Nous avons besoin de personnages qui doutent, pas de personnages pétris de convictions ». Une telle fiction recrée du collectif, des points de vue, rend intelligible la complexité sans la réduire. Loin du fantasme de l’auteur solitaire, Julie Fuster décrit le processus de dialogue de son héroïne avec le monde et elle-même là où l’intrigue émerge puis revient sans cesse sur l’architecture du récit.

Julie Fuster, La femme coupée en deux, Le Quartanier, Québec, 2026, 380 p. – 24,00 €.



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