Raphaël Majan, « Une contre-enquête du commissaire Liberty » : L’apprentissage
Le commissaire Liberty Wallance a un rêve : éliminer toutes les formes de délinquance en France…
L’Apprentissage est le premier volet d’une longue série dont le commissaire « Liberty » Wallance est le principal protagoniste en sa qualité d’anti-héros. Wallance a un rêve : éliminer, sinon réduire, toutes les formes de délinquance en cette France du début du XXIe siècle. Pour ce faire, une seule solution. Chaque crime doit avoir son coupable. Et si ce coupable est innocent, tant pis. Ce n’est pas le véritable coupable qui ira se plaindre. Les statistiques s’infléchiront ainsi dans le bon sens, les criminels en puissance auront peur de cette recrudescence de bons résultats obtenus par la police et le grand public sera rassuré !
Tout commence par l’assassinat d’Alain Brissolet dont la gorge a été sèchement tranchée à l’aide d’un rasoir qu’il montrait avec ostentation à qui voulait le voir. L’affaire s’annonce mal alors que Gou, le supérieur hiérarchique de Liberty, exige des résultats. L’idée de créer un coupable ne serait peut-être pas venue à l’esprit de Liberty si George Pormont, un voisin de Brissolet se prétendant « bon Français », ne harcelait le commissaire. Histoire de faire d’une pierre deux coups, il est transformé, à son corps défendant et malgré son âge avancé – mais le commissaire n’en est pas à une aberration près – en coupable parfait, accablé par des preuves fabriquées de toutes pièces par Wallance et qui ne cessent de s’abattre avec une précision diabolique.
Tout irait bien dans un monde idéal si le coupable ne venait se dévoiler au commissaire. Il s’agit du fils de Brissolet. Il devient alors urgent de le réduire au silence. L’engrenage est mis en marche. Un meurtre en appelle un autre. Celui-là sera maquillé en suicide et le pauvre George Pormont n’en sera que plus monstrueux aux yeux du public. Confiant dans ses méthodes, Liberty envisage de les promouvoir et de les banaliser. Avec toute la froideur et le cynisme qui le caractérisent, il note avec soin ses actes et ses pensées dans de petits carnets précieusement rangés dans son appartement où personne n’est admis.
Le style sobre et concis donne une grande vivacité au récit, scandé par des rebondissements multiples. De crimes absurdes en crimes « rationnels » (suivant la logique de Liberty) on ne s’ennuie pas et on se surprend à éprouver de l’affection pour ce commissaire-criminel que rien ne peut fléchir. A aucun moment ses collaborateurs ne s’inquiètent de similitudes troublantes. Les cadavres s’entassent pendant que le commissaire regrette ces romans policiers où l’enquêteur résout les énigmes l’une après l’autre alors que dans la réalité elles se chevauchent.
Avec cette première contre-enquête, Raphaël Majan – dont l’éditeur précise qu’il a travaillé au ministère de l’Intérieur (d’où son anonymat) -plante un décor efficace et met en scène des personnages stylisés au détriment d’une véritable trame policière. La langue, à l’instar de celle que goûte le commissaire, est finement travaillée pour notre plus grand plaisir. C’est là une belle et remarquable entrée de P.O.L. dans le monde noir !
julien védrenne
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Raphaël Majan, « Une contre-enquête du commissaire Liberty » : L’apprentissage, P.O.L. , 2004, 201 p. – 12,00 €. |
