Philippe Vilain, Mauvais élève
« Le jeune homme de Rouen »
Philippe Vilain et Annie Ernaux n’ont eu de cesse depuis des décennies de s’écrire ; il ne s’agit pas tant d’une simple affaire de correspondance que de bel et bien écrire sur l’autre, chacun à son tour et sous de multiples formes : une thèse (celle de Vilain), de l’autofiction, du roman, des entretiens, des travaux universitaires et autres colloques consacrés à l’un ou l’autre ou aux deux.
Cette fois-ci, une autobiographie, Mauvais élève, écho au Jeune homme d’Ernaux, paru en 2022, donne le change. Il s’agit bien de relater l’adolescence du jeune Philippe Vilain dans son milieu familial, scolaire ainsi que son destin hors du commun, romanesque de jeune amant d’une « écrivaine » reconnue, auprès de laquelle, l’étudiant normand en lettres modernes, désargenté, va découvrir le monde au sens le plus large du terme puisqu’il va voyager à ses côtés, se cultiver, fréquenter des lieux de sociabilité littéraire divers et apprendre sans doute à travailler son écriture et trouver un éditeur. L’autobiographie a le plus souvent quelque chose à voir avec la « vocation » littéraire. Comment devient-on celui ou celle qui écrit ?
Nombre de critiques depuis la sortie du livre ont débattu autour de la question du règlement de compte entre les deux auteurs et le mot « plouc », à l’adresse de son ex- amant attribué à Ernaux a servi de point d’ancrage à cette polémique, afin de justifier une volonté de revanche de la part de l’écrivain. Là n’est pas l’essentiel du livre. Annie Ernaux d’ailleurs n’occupe pas la totalité du texte. Marguerite Duras la précèdera dans un épisode cocasse de scène de rue où le jeune homme croise fortuitement Yann Andréa et son illustre maîtresse dont il se fait le protecteur. Vilain obtiendra un autographe. L’écrivaine, Annie plus rarement ou Annie Ernaux, selon les expressions de Vilain entre en lice au chapitre 4 et le livre est dédié à la mère de Philippe Vilain avec son prénom familier, affectueux, Maïté.
Les pages les plus fortes, les plus justes et les plus tendres sont celles consacrées aux parents, à Rouen, ville de la pluie éternelle, à la scolarité improbable des débuts en lycée pro. En cela, Philippe Vilain, comme il le dit avec éloquence, n’est pas dans la vengeance de classe. Il ne ressent pas de honte et se repent même, à un moment, de corriger ses deux parents de parler maladroitement.
Être un mauvais élève n’est qu’un point de vue extérieur ; le plus souvent formulé (désormais formulé sous forme de litote) par le monde enseignant et donner ce titre à son livre, c’est justement une revendication fière, qui confirme l’ineptie de ces deux mots.
L’enjeu de cette liaison entre Vilain et Ernaux repose sur un laboratoire littéraire, social sans doute, davantage que sur la vie réelle des sentiments. Une machine, peut-être d’abord une machination pour écrire. Ils ne vécurent jamais ensemble et leur relation avait parfois des airs d’amours ancillaires. Le jeune Vilain en jardinier tondant la pelouse du vaste jardin de Cergy en est un symptôme burlesque. En vérité, les deux auteurs n’ont fait que de se nourrir de tout cela. D’ailleurs, le point d’origine de leur rencontre fut un échange abondant de lettres. Les corps parlèrent bien plus tard.
On peut se demander si Mauvais élève sera le dernier opus de cette écriture à quatre mains de la « matière Ernaux-Vilain ». Y a-t-il autre chose à ajouter désormais ?
marie du crest
Philippe Vilain, Mauvais élève, Robert Laffont, 2025,, 236 p. – 20,00 €.