Philippe Guénin, L’eros fou – essai sur l’amour et l’érotisme chrétien
L’eros et le mystique
Guénin dessine une autre définition de l’érotisme. Il est traité et mis en scène sous des formes et avatars multiples. A savoir, ces objets irrécusables que sont le corps, perçu comme unitaire et global. Les organes sont envisagés dans leurs limites, fonctions et rôles distincts. La libido irrigue la totalité du champ humain. Quant au désir, il figure le ressort essentiel des activités humaines. Ces quatre facteurs – corps, organes, libido, désir – tissent entre eux des liens intimes, à géométrie variable, qui composent la texture même de l’érotisme. La foi de Dieu n’y est pas pour rien.
Si bien qu’ici – au fil des témoignages des mystiques -, cette incroyable joie-jouissance s’avère omniprésente. Elle demeure pourtant et forcément inavouable, dirait Blanchot. Et, manifestement, ce sont ici des moniales très catholiques, telles que Mère Yvonne-Aimée, Sainte Thérèse, Angèle de Foligno et bien d’autres qui ont pu s’engager le plus loin dans cette voie de glorification spirituelle de la souffrance pleinement charnelle… Oraisons mentales brûlantes, transports neuro-extatiques, transes libidinales, transverbérations orgasmiques, exténuantes étreintes intérieures, crucifiements psycho-physiques, tout cela qui fut pleinement vécu par ces mystiques sur cette voie de la Passion où leur dieu d’amour est celui qui fait jouir et souffrir.
L’auteur présente une galerie de portraits de femmes d’une foi hors du commun, connues ou inconnues jusqu’à une “mystique sans nom” dont les extraits de correspondance relatent ses expériences intérieures qui paraissent être du même ordre que celles des saintes et autres bienheureuses évoquées avant. Et au sein de ces cheminements incandescents, Sainte Angèle de Foligno reste un modèle. D’abord par sa connaissance du péché et de la crainte qui en découle, voire « d’être damnée en enfer ». D’emblée, cette fidèle du Christ se présente comme une ancienne pécheresse insouciante, inconsciente de Dieu, et très sensible aux attraits du monde terrestre. Issue d’une famille aisée, elle s’est mariée et a eu plusieurs fils. Mais reste à comprendre l’essentiel : sa forte féminité s’entend dans ses visions sous une puissante sensualité féminine qui se révèle jusque dans sa vie de mystique.
Dans le crescendo de ses émois, elle reste plongée dans la contemplation d’un crucifix. Cette vision devient pour elle une révélation : celle « que le Fils de Dieu était mort pour nos péchés », et de préciser : « je sentais que je l’avais moi-même crucifié ». Sa réaction est immédiate et intense : « Aussitôt je ressentais cette croix et cet amour […] Je ressentais cette croix corporellement, et en la ressentant, mon âme se liquéfiait dans l’amour de Dieu ». Angèle va alors entendre Dieu lui dire : « tu es à moi fiancée, et désormais tu ne me quitteras plus » dans ses expériences intérieures du “feu de Dieu” qui la distinguent du Sanctum Praeputium – c’est-à-dire le saint Prépuce, provenant de la circoncision même de Jésus de Nazareth.
Après Agnès de Foligno, une autre élue recevra aussi le Prépuce du Seigneur, mais d’une façon plus symbolique et moins directement sensuelle. A savoir, Catherine de Sienne, sainte et docteur de l’Église qui, pour son mariage mystique avec Jésus, se voit passer au doigt un anneau invisible à tous sauf à elle même : cet anneau nuptial lui paraît être confectionné avec la chair.
Que voir dans une perspective érotologique de tous ces cœurs d’épouses qui se sont sentis touchés, pénétrés et tellement embrasés par leur Seigneur ? L’auteur avoue qu’elles apparaissent bien telles des vulves ardentes dont les fentes seraient la marque tangible des « blessures d’amour». Dès lors, ces cœurs-là sont l’organe libidinal royal des extasiées de l’Époux Jésus.
Et si, traditionnellement, les hommes furent la plupart du temps détenteurs des plus hautes formes supposées du savoir (cf. la théologie de Saint Jean de la Croix), les femmes ont pu acquérir des connaissances d’amour. Ce genre de connaissances n’a lieu que dans la plus grande incarnation passionnelle. Cela n’est en rien le fruit d’un enseignement froid doctrinal-universitaire. Il ne peut être qu’ardent et foncièrement expérimental et ne s’acquiert que par expérience de rencontre avec l’Époux, avec un Dieu d’amour. Que l’on soit croyant ou non-croyant, une chose est sûre : ces mystiques ont réellement connu des Aventures d’épouses amoureuses prodigieuses.
jean-paul gavard-perret
Philippe Guénin, L’eros fou – essai sur l’amour et l’érotisme chrétien, Douro, 2025, 200 p. – 20,00 €.