Paul Sanda, La note sanglante de Peter Warlock

Paul Sanda, La note sanglante de Peter Warlock

Il arrive que de grands esprits se rencontrent. Ici, dans le trio des abîmes, en un pur esprit du surréalisme. Le noyau, c’est  la musique de Peter Warlock qui mit lui-même fin à ses jours en 1930. Son nom fut un pseudonyme. En effet « le sorcier » se nommait Philip Heseltine. Issu d’une riche famille, son enfance a été perturbée (mort de son père quand il a deux ans, remariage de sa mère particulièrement dominatrice). Il fait ses études à Eton  et son professeur de musique (Colin Taylor) découvre et encourage ses dispositions. Il lui fait connaître la musique de Delius.

Après des études, il retourne à Londres sans le moindre enthousiasme patriotique lors de la Première Guerre mondiale. A cette époque, il publie des critiques dans le Daily Mail, fréquente quelques temps D.H. Lawrence, puis il se lie avec Cecil Gray et mène avec lui une vie de bohème très libre. Il se rend en Irlande en 1917 pour échapper à la conscription et se passionne pour l’occultisme  qui ébranle sa santé mentale. Il publie en 1918 ses premières mélodies puis la revue « The Sackbut » consacrée à la musique des 16e et 17e siècles, dont lui-même effectue des transcriptions. Il est l’un des premiers à s’intéresser à la musique de Gesualdo da Venosa dont il se croyait parfois, dans des moments d’égarement, la réincarnation.

La musique de Warlock porte la marque de Delius et du compositeur hollandais Bernard Van Dieren, mais ses meilleures œuvres manifestent un talent vraiment original. Pointe l’ombre inquiétante de Gesualdo. Chez le britannique, l’abîme n’est jamais très loin non sans  une progression dramatique vers une fin qui plonge dans un silence glaçant. Warlock y exprime  une douleur intérieure poignante, une descente au fond du désespoir pour y trouver la beauté.
Ce recueil est donc un hommage de Sanda au musicien. Il remonte le temps avant de se concentrer sur la fausse maison de Rimbaud dans un pays perdu où il se confond par son propre chant à cet homme disparu et selon un culte. Le miracle de l’écriture de l’auteur – mais aussi de sa préfacière – fait vivre la mémoire de Warlock et ranime sa foi des profondeurs en ses voyages mentaux « ravinant notre soleil » (écrit l’auteur). Cela pose surtout la question du sens et du rôle du musicien qui devient, plus qu’un prétexte, une sorte  de fou ailé à la vie blessée, fragmentée et ravivée.

Existe ici une relation à une musique pure dont répond le moment magique de la poésie Des « ravines » du compositeur, Sanda nous entraîne dans sa fabrication des basculements du musicien et  de la « mécanique » dont elles dépendent. Les illustrations de Catherine Andrieu n’enlèvent rien à la démonstration évocatrice du poète. Les deux osent des vers le sens de la création de Warlock.
Ce très beau texte renvoie à un état de non-existence où a jailli chez le musicien sa propension à se laisse aller dans le «non-être» jusqu’au moment où il n’a pu  de  résister à la sensation panique d’être dissout dans le monde. Mais de plus et en « repons », le texte de Sanda  n’est pas un  filtre de protection à l’amour de la chair et du coeur : c’est l’inverse. A savoir rentrer – et bien plus qu’expliquer – dans ce que  la création artistique implique. Reste donc là entre le tragique, le magique et l’érotisme homosexuel du musicien, la découverte et l’expérience du faire et en amont ou aval de l’amour.

Rien n’est donc anodin dans l’économie d’un tel livre. Il devient – par la bande – une sorte de journal intime de la création, son enivrement, son dévouement, son enchantement jusqu’au finalement « assez » (que Sanda tente d’occulter) par ce que l’amour porté a donné.

Paul Sanda, La note sanglante de Peter Warlock, préface et mise en images de Catherine Andrieu , éditions Rafael de Surtis,  2026, 102 p. – 20,00 €.

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