Paul Fournel, Le bel appétit
Quand la poésie croque les fruits défendus
Les poèmes (aux titres simples et précis : veau, blanquette, boudin, etc.) semblent renvoyer aux nourritures terrestres. Mais les mots font ce que leurs matières premières ne font pas. Ils ouvrent à la mémoire comme aux espoirs de régals qui n’ont rien de délétères ou d’étouffe-chrétiens. La cuisine d’hier comme d’aujourd’hui, en ses hybridations d’espaces et de temps, se dévore par les effets du scribe. Paul Fournel (le bien nommé) fait cohabiter des recettes dont il se réapproprie les codes sémantiques de séduction par sa poésie.
Sous l’ironie – il ne faut jamais rester dupe de l’auteur – perdure une tendresse. Il l’enroule parfois dans les ténèbres matricielles, baignées par l’eau et le feu encore soudés. Ils accouchent de viandes, sauces et sucreries que l’être a mitonnées pour garder son pouvoir sur la nature.
En ses « Métamorphoses » Fournel rend le lecteur avide, conquérant. Il secoue son appétit. Les poèmes deviennent le vivier du possible. L’imaginaire galope au cœur de la sève des légumes. Les femmes y gardent le beau rôle : le poète préfère les mères aux chefs capés. Ce sont elles qui règnent sans tabou sur les Adam nés soudain d’une côte de boeuf ou d’oiseaux sans tête.
L’imaginaire s’envole, laissant derrière lui des taches chargées de troubles voluptés. Car la poésie – comme la cuisine – est forte lorsqu’elle assemble des contraires, partage le miracle de la viande pour permettre de croquer des fruits défendus. Fournel appelle donc encore le règne vertigineux de la cuisinière en tant que la plus vouivre des femmes. Le poète gourmand la salue et creuse ses vers pour lui faire place. Avec eux, avec elle, il attise le feu et souffle les braises pour que sous les mets surgissent des images aussi magiques que réelles.
jean-paul gavard-perret
Paul Fournel, Le bel appétit, P.O .L Editeur, Paris, 2015.